Des lucioles dans la tête, du dango plein les cheveux :

Tantot dans la brillance d'un halo lumineux,

Tantot dans un vortex poisseux !

19.03.14

On ira

Revient régulièrement dans la presse et sur les écrans, en ces temps de crise sans fin et de pessimisme, l’assertion selon laquelle un nombre conséquent de jeunes Français choisit de quitter la mère patrie pour aller chercher de l’herbe plus verte ailleurs. Fatigués par un système social trop lourd, par des impôts trop élevés, par des salaires trop bas, ils se dirigeraient vers l’étranger où on gagnerait plus et où on raquerait moins.

Selon l’orientation du média interprétant cet état de fait, on déplore l’immobilisme et le manque d’horizon qui sévissent en France, obligeant la jeunesse à voguer vers des cieux plus cléments ; ou bien au contraire, on trouvera que fuir au loin au lieu de remonter ses manches pour relever le pays est assez peu patriote de la part des jeunes expatriés en question. On est surtout consternés par la perte des brillants diplômés issus des grandes écoles et des universités françaises les plus prestigieuses. Si la France laisse partir ses meilleurs cerveaux au profit des puissances étrangères, alors ce n’est pas demain qu’elle retrouvera son lustre d’antan.

L’auteur de ce post est directement visée par ces propos. Titulaire d’un Master obtenu dans une grande école, polyglotte, je suis partie m’installer au Japon sitôt mon diplôme en poche. Je suis donc assez représentative de la population dont on parle.

Et tout cela me fait doucement rigoler.

Il est évident que ceux qui s’imaginent que l’herbe est plus verte hors de France sur le plan matériel n’ont pas souvent mis un pied hors de l’hexagone.

Prenons mon exemple, puisque qu’après tout on parle de moi.

Mythe n°1 : les jeunes cervelles françaises quittent la France pour trouver de meilleurs emplois (mieux payés et plus prestigieux).

Voyons voir.

Si j’avais fait le choix de rester en France après l’obtention de mon diplôme, j’aurais certainement trouvé un emploi en quelques semaines ou en quelques mois. Naturellement, cela aurait pu prendre plus ou moins de temps selon mes envies et mes exigences, mais tôt ou tard j’aurais trouvé un travail dans ma branche. Tous ceux de ma promo qui sont restés en Douce France ont fini par en trouver un plus ou moins à leur pied. En effet, en France, les grandes écoles jouissent d’une certaine réputation ; chômage ou pas, leurs diplômés seront presque toujours recrutés en priorité. Il en va de même pour les étudiants de fac ou de BTS du moment que leur parcours est reconnu et estimé par les gens de la profession. Je ne dis pas que ça vous tombe dans le gosier tout rôti, ni qu’on a toujours un choix fou, ni qu’on trouve forcément quelque chose à la hauteur de ses qualifications, ni qu’on est forcément bien payés, « crise oblige », mais les gens qui ont fait des études finissent par trouver du travail ou par s’en créer. Les vraies victimes du chômage sont les personnes sans grandes qualifications, sans arguments, sans possibilité de transformation (et ce n’est pas ceux là qui s’en vont voir ce qui se passe à l’étranger, en général). Bref, si j’étais restée en France, j’aurais été dans le haut du panier sur le marché de l’emploi.

Mais figurez-vous qu’à l’étranger, personne ne sait ce qu’est une grande école, et personne n’a envie de le savoir. Cette ligne sur mon CV, au même titre que mes années d’hypokhâgne et de khâgne, bouffe inutilement de la place. A part une poignée de francophiles invétérés, qui peut comprendre le fonctionnement de ce système franco-français élitiste et démodé ? Qui ça intéresse, en Chine, en Inde ou au Mexique, que vous sortiez d’Audencia Nantes ou même de Polytechnique ? Je vous le confirme : personne. Il faudrait vraiment que le recruteur prenne le temps de faire des recherches sur lesdites écoles pour comprendre votre potentiel. A la limite, claironner que vous venez de « Paris University » (ce qui ne veut rien dire) ou « Toulouse University » impressionnera bien plus votre interlocuteur. Ce sont de grosses villes, il en a entendu parler, les universités doivent être cotées. Il ne sait pas, lui, le recruteur étranger, que les universités françaises fonctionnent bêtement à la sectorisation et qu’il n’y a guère de mérite à intégrer la fac d’une grande ville, vu qu’il suffit d’y habiter.

Mettez vous ça dans le crâne : être diplômé d’une grande école ne m’ouvre pas la moindre porte à l’étranger, contrairement à ce qui se passerait en France – et loin de moi l’idée de critiquer, car j’ai beau en être le produit, je trouve notre système de grandes écoles hyper-sélectives versus facs fourre-tout-open-bar diantrement farfelu. Heureusement pour moi, mon niveau Master est plus éloquent pour le recruteur étranger, mais j’aurais très bien pu faire ces 5 ans d’études supérieures n’importe où en faisant de la présence et en validant mes partiels à l’arrachée, que ce serait rigoureusement la même chose. En un mot, aucun tapis rouge ne se déroule sous les pieds des jeunes « brillants diplômés » français à l’étranger.

Le boulot à l’étranger, il faut aller l’arracher avec les dents. Il faut parler la langue du pays d’accueil, il faut adopter les us et coutumes locaux, il faut savoir se vendre alors que votre CV est sibyllin pour votre employeur. Puisque justement vous êtes jeune, en général vous postulez à des postes de junior, d’exécutant, et il faut absolument que vous sachiez parler, lire et écrire dans la langue du pays d’accueil. Vous avez intérêt à vous accrocher, car le moindre entretien en langue étrangère, ne serait-ce qu’avec un agent de recrutement, est une épreuve. Et par la suite, bien sûr, c’est encore plus stressant.

Par ailleurs, lorsque vous êtes à l’étranger, l’étranger c’est vous, il est bon de le rappeler. Or, les postes où une personne étrangère est volontiers requise ne sont pas légion. Pourquoi est-ce que les employeurs d’un pays X auraient besoin d’un Français dans leurs rangs ? Je veux dire, prenez une entreprise en France : même si l’activité est très orientée vers l’international, elle embauchera plutôt des Français bilingues ayant de l’expérience à l’étranger plutôt que des étrangers qui, malgré tous leurs efforts, feront inévitablement des fautes de grammaire dans leurs e-mails. Vous en avez beaucoup, vous, des collègues étrangers, hormis ceux qui sont sous-payés pour faire le ménage ou ramasser les poubelles ? Hé bien hors de France, c’est pareil. Même si vous vous « débrouillez bien » dans la langue locale, vous serez toujours infiniment moins efficace qu’un employé du pays. Le moindre rapport à écrire ou même à lire va vous demander des heures là où un local torchera ça en 30 minutes. Alors à moins que l’entreprise vise spécifiquement des marchés francophones ou ait un lien quelconque avec eux, elle n’aura aucune raison spécifique de vous embaucher, vous. Du coup, les postes qui sont faits pour vous, jeune diplômé français, sont rares. Il faut les débusquer, il faut se démarquer de vos concitoyens également candidats, il faut sacrément se battre pour y arriver. Ce genre de question ne se pose pas lorsque vous jouez à domicile.

Et puis à l’étranger, les modes de recrutement ne sont pas les mêmes qu’en France ; ils sont souvent difficiles à comprendre, voire difficiles à pénétrer. Au Japon, par exemple, les grandes entreprises qui auraient éventuellement de la place pour des profils internationaux recrutent directement dans les universités, comme c’est l’usage dans l’archipel. Vous pouvez toujours envoyer votre CV aux RH ou tenter de leur parler au téléphone, ce ne sera que de la perte de timbre et de temps. D’emblée, vous êtes hors-circuit du mode de recrutement traditionnel. Il faut donc que vous alliez viser des niches, êtres aux aguets, vous faire du réseau… Vaste programme lorsqu’on est seul et sans économies à l’autre bout du continent. D’autres pays fonctionnent entièrement par bouche à oreille, d’autres recommandations des pairs, bref, puisque vous êtes un outsider et que personne ne vous connaît, cela demande une énergie folle de vous rendre visible sur le marché de l’emploi. Ce n’est pas comme en France ou vous pouvez demander à votre maître de stage de contacter X ou Y pour lui faire passer votre CV. Votre maître de stage, il est loin, ainsi que toutes les personnes ressources qui vous auraient soutenu en France. Lorsque vous partez à l’étranger, vous êtes livré à vous-même, c’est à vous de vous faire ce qu’il faut et ce n’est pas une sinécure.

Mythe n°2 : les jeunes Français fuient la lourdeur du système français, ils partent pour plus de flexibilité, pour plus de facilité.

… Je vous annonce d’emblée qu’une personne qui quitterait la France pour ce genre de raison tomberait sacrément de haut.

Certes, l’administration française est un monstre d’illogisme, de gaspillage, de perte de temps, d’encroûtage et tout ce que vous voulez. Mais dites-vous bien que la plupart des administrations des pays développés sont tout aussi casse-couilles. Et même dans le cas des plus rationnelles, je vous rappelle encore une fois que tout se passe dans une langue étrangère : la moindre démarche à faire en suédois ou en mandarin, ça reste une corvée à se taper la tête contre les murs.

Quant aux pays en développement où il y a certes moins de papier, vous payez cher le prix de la facilité administrative : aucune garantie sur rien, payement de bakchich à tous les étages, malhonnêtetés que vous ne pouvez dénoncer auprès de personne car rien n’est prévu pour prendre des sanctions… Comme on dit, y’a le pour et y’a le contre. Mais qu’on n’essaie pas de nous faire croire que les pays où on peut monter son entreprise en un jour sont des paradis sur terre, sachant que vous vous y ferez aussi occasionnellement racketter par la mafia ou simplement trahir par vos fournisseurs qui vous copieront vos produits et les vendront moins cher dans votre dos. Sans que vous ayez le moindre recours.

Si j’étais restée en France, j’aurais eu mes parents, mes amis, tout le monde autour de moi pour m’aider dans mes tâches administratives. J’aurais pu trouver un logement en location grâce aux garanties apportées par ma famille. J’aurais trouvé sur internet des réponses concrètes à mes problèmes, j’aurais pu facilement demander autour de moi. Les documents, mes coups de fil auraient été en français.

Mais au Japon, je suis sans garant, je suis lost in translation, je suis soumise à des problèmes de visa et de statut de résidence. Décrypter un site internet, poser des questions techniques au téléphone sont des combats au quotidien. Monter mon entreprise est une opération compliquée en raison de la nature de mon visa.

Ainsi, même dans les pays les plus libéraux où les choses sont techniquement plus aisées, votre statut d’étranger vous pose des difficultés qui compensent largement les éventuelles facilités. Vous devez vous coltiner les questions de permis de séjour et d’autorisation d’activité, de garanties, vous débrouiller dans tout ça en langue étrangère, vous prendre des claques en constatant que les lois locales qui vous avaient paru si alléchantes dans un premier temps ne vous protègent guère et même jouent en votre défaveur. Je ne connais pas un seul jeune entrepreneur à l’étranger qui n’en a pas bavé des ronds de chapeau. Rien n’est « plus facile » ailleurs. C’est seulement différent.

Mythe n°3 : les jeunes Français s’en vont pour payer moins d’impôts.

Excusez-moi, mais à part les golden-boys de la finance qui s’exilent à Hong-Kong ou au Luxembourg et qui en effet, y payent sensiblement moins d’impôts, je suis obligée de vous dire que nous autres les expatriés lambdas ne sommes pas franchement concernés. Nous aussi, on crache au bassinet, rassurez-vous.

Je rappelle qu’ici nous parlons donc des jeunes. Lesquels, dans l’extrême majorité, ne sont pas propriétaires, n’ont pas de grandes sommes sur leurs comptes bancaires, ne font pas des affaires financières juteuses, bref ne sont guères intéressés que par la fiscalité qui va peser sur leurs revenus (et éventuellement, sur ceux de leur future entreprise, s’ils ont une âme d’entrepreneur).

Donc, je suis un jeune, et que je voudrais bien payer moins d’impôts sur le revenu de mon travail. La France est sur le podium des Etats qui nous pompent le sang à la source, j’en conviens. Vers quel beau pays me tourner alors ?

Pour caricaturer, il y a deux types de destinations : les pays développés où l’Etat est sensiblement aussi mastodonte qu’en France, ou les pays moins développés où l’Etat vous laisse tranquille mais où il n’y a rien en termes d’infrastructures, de transports, d’offre de soins etc.

Dans le premier cas de figure, vous pouvez tout de suite cesser de fantasmer : les impôts sur le revenu sont tout aussi lourds, ou quasiment.

En France, à salaire moyen (disons autour de 2000 euros nets), sauf cas de figure exceptionnels, on laisse environ un mois de salaire par an à l’impôt sur le revenu. Hé bien au Japon, c’est quasiment pareil. Certes le système est différent et ici, c’est surtout la taxe d’habitation qui vous assomme, mais le résultat est sensiblement le même. Je conçois bien que selon les pays, on puisse gratter quelques centaines d’euros sur la facture, mais de là à en faire un argument pour s’expatrier… D’autant plus que ce que vous payez en moins sur l’impôt, en général vous devez le consacrer à pallier les manques en termes de remboursement des soins, d’allocations chômage, d’aides sociales etc., qui très souvent à l’étranger sont loin d’être aussi accommodants qu’en France.

Dans bien des cas, partir à l’étranger de votre propre chef signifie faire une croix courageuse sur le remboursement des soins, sur vos points retraite, sur les congés maternité/paternité à moyen ou à long terme, sur les allocations diverses et variées, sur tout ce à quoi les Français de France sont habitués. En effet, il n’est pas toujours possible, lorsqu’on n’est plus domicilié en France et qu’on ne touche pas de revenus d’une source française, de continuer à cotiser en France. Pour de multiples raisons (notamment de visa ou de permis de séjour), on doit souvent se rabattre sur les systèmes de cotisation locaux, et peu d’entre eux sont aussi avantageux que chez nous, soyons-en assurés.

Dans le deuxième cas de figure, d’accord : dans les pays à l’économie émergente, vous ne paierez pas ou peu d’impôts. C’est ce qui compense l’absence de trains et de bus, d’hôpitaux performants, d’eau dans les tuyaux à l’heure de la douche, de routes, etc. Si vous êtes du style aventurier, vous vous sentirez plus léger… - on rappelle quand même que si vous ne payez pas du tout d’impôt sur le revenu, ou si vous en payez à un niveau ridiculement bas, alors vous devrez autant d’années perdues à l’Etat français quand vous reviendrez. Ce n’est pas comme si vivre à l’étranger était une parenthèse fiscale. Soit vous continuer à payer vos impôts en France, soit vous en payez au pays d’accueil à un niveau acceptable (selon la liste des pays avec lesquels la France a signé des accords), soit l’Etat français vous rattrapera de toute façon. Et peut-être que bientôt, on n’aura plus le choix, tous les citoyens français devront payer leurs impôts à la France quoi qu’il arrive, comme ça ce sera encore plus clair. Alors sauf les loulous de la finance qui n’auront plus l’opportunité d’aller jouir de l’intégralité de leurs aberrants bonus dans un paradis fiscal quelconque, je ne vois pas bien en quoi ça nous changera drastiquement la vie. Je vous fiche mon billet qu’il y aura tout autant de jeunes qui partiront au gré des vents quand ils seront obligés de payer leurs impôts en France quoi qu’il arrive. Pour ce que ça changera…

Mais alors mais alors, en fin de compte, si ce n’est pas pour se dorer la pilule en maudissant la mère patrie, pourquoi partent-ils donc, tous ces jeunes ?

Je vais vous faire rêver : si je suis partie au Japon, ce n’est pas pour des raisons économiques, ni pratiques, ni financières. Sinon, je crois que je serais bien vite rentrée.

Ceux qui partent à l’étranger avec un cortège de privilèges, ce ne sont pas les jeunes diplômés : ce sont les directeurs, les managers de haut vol envoyés par les grosses boîtes françaises dans leurs filiales internationales. Ils sont de plus en plus rares, d’ailleurs, et tout cela ne repose pas beaucoup sur des décisions personnelles.

Ceux qui s’envolent réellement pour des raisons pécuniaires, c’est une population très particulière de gens de la finance, et on les retrouve dans des régions très localisées qui ne trompent personne. Rien à voir avec tous les petits gars qui partent pour l’Australie, pour la Corée, pour la Hongrie, pour l’Argentine, pour le Sénégal, sans avoir ne serait-ce que songé à ce qui les y attendait en termes d’impôts et de charges sociales.

Si nous partons, c’est que nous appartenons à cette génération aux aspirations mirobolantes.

Voyez-vous, nous sommes arrivés à l’âge adulte avec peu de perspectives, mais de grandes espérances. Dès l’enfance, on nous a seriné que pour nous, ce serait dur. Nous sommes les enfants du chômage galopant, des crises financières, du marasme économique, de la menace terroriste, du désastre écologique. Il nous resterait bien l’amour, mais nous sommes aussi les enfants du divorce et du sida. Nous sommes la génération des mal-logés, de ceux qui n’accéderont probablement jamais à la propriété, qui n’arrivent pas non plus vraiment à être locataires, qui dépendent indéfiniment de leurs parents, qui n’auront sûrement pas de retraite. Nous sommes la génération concession, la génération stage, la génération CDD, la génération sois-flexible-ou-crève.

Et comme l’horizon immédiat était bouché, nous avons dû regarder plus loin. Nous sommes la génération des films à effets spéciaux, la génération des compagnies aériennes low-cost, et la première génération internet. Nous nous sommes gavés d’images, de scénarios, de théories. Nous avons vu sur nos écrans des destinations fabuleuses et elles nous ont semblé accessibles, puisque nous pouvions les toucher de doigt depuis nos chambres d’ados attardés. Nous nous sommes dit qu’après tout, le monde nous tendait les bras. Nous avons décidés que puisqu’il ne nous serait pas possible d’avoir des vies ordinaires, alors nous aurions des vies extraordinaires.

En fait, ces jeunes que vous dites désabusés parce qu’ils sont assez indifférents au système social qui coule ou aux perspectives d’augmentation de onze euros sur le SMIC, ce sont au contraire de grands rêveurs.

Après tout, quitte à se galérer pour payer son loyer et retrouver encore un emploi, autant subir la précarité de la vie là où l’existence est passionnante. Là où chaque mésaventure vaut le coup d’être racontée, puisqu’elle a lieu dans un cadre si exotique. La jeunesse qui part à l’étranger, c’est une jeunesse qui a envie de se raconter. Une jeunesse qui veut être sous les feux de la rampe. Une jeunesse qui a envie d’exister.

Nous n’amasserons jamais mousse, ou alors elle sera mince. C’était écrit dès le départ. Du coup, les plus débrouillards d’entre nous ont pris le parti d’être de joyeuses pierres qui roulent. C’est mon cas. Et c’est le cas de presque tous les jeunes Français du Japon que je connais, en tout cas de tous ceux qui y sont venus par eux-mêmes.

Voilà pourquoi nous sommes sortis de notre coquille française, même si en toute honnêteté, avant qu’on nous envoie ça dans les dents, nous n’avions pas vraiment eu le sentiment de quitter quoi que ce soit. On ne sent jamais plus Français que lorsqu’on est à l’étranger. On n’est jamais plus fier, plus attaché à son pays que lorsqu’on en est à chaque seconde l’ambassadeur. Grâce à nous la France n’existe pas que sur son territoire mais aussi un peu partout où nous mettons les pieds. Bien entendu que tout le monde n’est pas fait pour vivre à l’étranger, mais comment peut-on nous reprocher d’être des Français de l’extérieur ? La France a besoin de nous aussi pour porter ses couleurs ! Laissez-nous l’incarner auprès du monde, nous et nos brillantes cervelles.

 

 

Posté par NoemiMonogatari à 06:38 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

29.01.14

Ce n'est que pour les grands enfants

On pourrait croire, tous joyeusement pris dans les mailles de la mondialisation que nous sommes, que les "promesses produits" sont foncièrement équivalentes de part et d'autre du globe. Normalement, ainsi que la publicité ne cesse de nous le rappeler, nous aspirons tous à être jeunes et beaux, à vivre dans une grande maison entourés de visages souriants, et à jouir avec délice des ressources de la modernité tout en restant connecté aux vraies valeurs. Et pour atteindre ce but rêvé, il nous faudrait consommer tel ou tel produit au passage. Puisque les mêmes marques exhibent les mêmes marchandises d'un bout à l'autre du monde, il est normal de s'attendre à l'exaltation du même style de vie, des mêmes ambitions, de la même esthétique au Japon comme ailleurs. Et pourtant, les promesses produits diffusées dans l'archipel ne cessent de me surprendre. Après la promotion de la "japonitude", permettez-moi de partager ma perplexité et mon désarroi de fille de l'Ouest face à un autre grand classique de la pub nippone :

"大人の..." (otona no...) ; « Pour adulte ».

大人のりんご : Du jus de pomme pour adulte

(ou jus de pomme de l'adulte, ou jus de pomme des adultes)

1015-1_b

Pour adulte : en Occident, l’expression a le don de faire grimper la température de deux degrés de toute personne normalement constituée. Corps dénudés, poses lascives, chuchotements suggestifs ; le monde réservé aux adultes est celui des fantasmes, et de la possibilité de leur réalisation.

Un film « pour adultes » promet des scènes coquines.

Un livre « pour adultes » présage un parti-pris érotique.

Un magasin « pour adultes » évoque des marchandises destinées à donner du plaisir.

Un jeu « pour adultes » laisse entendre qu’il vaut mieux venir avec quelques préservatifs en poche.

Qu’est-ce qui définit un adulte, chez nous autres les héritiers des Grecs et des Romains ? La libido assumée. La sexualité cultivée. La recherche du plaisir.

... Mais pas Japon. Jugez plutôt.

大人のチーズ。Le fromage pour adulte

(ou fromage de l’adulte)

チーズ

Le fromage pour adulte. Je vous arrête tout de suite, ça ne veux pas dire qu’on finira la soirée tous à poil dans le reblochon fondu. Enfin en tout cas ce n’est pas la promesse produit, après, je ne sais pas ce qui se passe chez les gens, mais c'est une autre histoire.

Vous n’avez pas idée du nombre de produits ou de services pour lesquels le publicitaire japonais utilise l’argument « pour adulte ». Et le plus souvent il n’a rien de sexuel là dedans.

 Non, les produits ci-dessous ne contiennent pas de viagra.

Chocolat pour adulte

otonanokinoko

Guide des sakura pour adulte

cover

La gym pour adulte

41lFKJBX+YL

Le rock pour adulte

cover_20110806beatles-new_L

Les coupes de cheveux pour adulte

大人の愛され6

Les sauces et mayonnaises pour adulte

topMain

Le voyage pour adulte

main_01

Les kitkat pour adulte

20121004kit5

Il faut savoir qu'en japonais, le mot adulte 大人(otona) s’écrit avec le caractère de la grandeur accolé à celui de la personne. L’adulte est tout bêtement une grande personne. Mais le même mot, prononcé だいじん(daijin), signifie « personne remarquable », dans le sens de l’anglais great man ; ou même « géant ». Il y a donc une idée de grandeur morale, aussi, au cœur du mot. Qualifier une personne d’adulte est très laudatif, d’où son utilisation en publicité, où il n’est jamais inutile de passer un peu de pommade à l’acheteur potentiel. Mais ça va plus loin : la publicité japonaise ne cesse de faire appel à un certain imaginaire du monde adulte.

Etre un adulte, ou passer pour un adulte au Japon, hé bien ça fait rêver. Etrange pour nous autres qui envisageons surtout le passage à l'age adulte comme la fin de l'insouciance. Un adulte, c'est un type qui travaille et qui paye ses impôts, qui a des problèmes de voiture, qui doit faire du jogging car il commence à s'empater et à qui les démarcheurs téléphoniques proposent de changer son lave-vaisselle avant la fin de l'année. Etre un adulte, ce n'est pas très glamour. Etre un enfant est fantastique : on fait du vélo, des cabanes dans les arbres, on a une imagination débordante et l'amitié indéfectible de notre chien Fido suffit à nous combler de bonheur. Etre un ado est complexe, mais prometteur : on apprend à se rebeller en écoutant du rock et en s'entichant d'un camarade de classe que désapprouve nos parents, on fait ses premières expériences, on a la pureté de notre côté. Etre un jeune est jouissif : on est libre, on est visionnaire, on a le sentiment que le monde nous appartient. Mais être un adulte, bon, ça a ce côté raisonnable et rangé qui ne fait pas vendre beaucoup de savonnettes. Je n'ai jamais vu une publicité qui essayait de me séduire à coups de "pour nous, les adultes".

Mais au Japon, être un adulte est un concept fantastique. Cela veut dire être financièrement indépendant, avoir un job et son propre appartement, cesser de devoir rendre des comptes à la planète entière et être enfin en mesure de s'écouter soi-même un minimum. Etre un adulte, c'est prendre sa vie en main. Le 大人の味 (otona no aji, le goût adulte), c'est le monde des saveurs corsées, du café, du tabac, du vin, des liqueurs ; c'est l'amer qui prend le dessus sur l'acidulé ; ce sont ces odeurs et ces goûts qui nécessitent un palais un peu aguerri pour pouvoir les savourer. Dans la 大人の生活 (otona no seikatsu, la vie d’adulte), on s'offre enfin de la qualité ; on recherche après le travail les petits bars aux décors sobres et efficaces ; on écoute du jazz dans son salon enfin meublé avec goût, en sirotant un verre de Chardonnay. Les Japonais deviennent des adultes lorsqu'ils s'extraient enfin du monde rose et infantilisant du kawaii pour pénétrer d'un pas sûr dans l'univers du kakkoii.

"Ces choses que je veux faire une fois adulte"

infobnr_main_tvcm

Pour comprendre ce qui a de si palpitant à se projeter en tant qu'adulte au Japon, il faut bien se rendre compte du côté énorme bonbonnière rose que peut constituer la sphère consumériste dans ce pays. L’imagerie kitch tirée des manga vous poursuit où que vous alliez, et vous n’êtes jamais à l’abri du rose bonbon et des paillettes. En un mot, l’environnement commercial au Japon est assez fortement infantilisant.

On parle quand même de là où est né Hello Kitty, ne l'oublions pas

hello_kitty_bus_tokyobling

Et même hors les boutiques, le Japon croule sous les gadgets, sous les icônes, sous les mascottes. Les petits nounours, les petits lapins collés partout vous poursuivent dans les rues, se terrent dans les emballages, se tapissent dans la moindre brochure, s’affichent jusque dans les contextes les plus inattendus. Lui, là, par exemple, c'est le symbole de la police de quartier. Avouez que ça inspire le respect. Je ne vous raconte pas si nos flics avaient la même.

Police japonaise, bonjour

07_1

Du coup, on comprend que nos Japinouches arrivent parfois à saturation. Et se mettent à rêver de maturité.

Mais il y a un niveau supplémentaire d'explication de ce phénomène "d'adultisme" dans la publicité nippone, qui appartient au champ plus spécifiquement professionnel.

J'ai pu remarquer, lors de testing de produits innovants auprès des consommateurs japonais, que ces derniers avaient besoin, pour se sentir autorisés à donner leur avis personnel sur la nouveauté, de savoir si oui ou non le produit leur était destiné à la base. C'est à dire, est-ce que la marchandise avait été conçue pour les jeunes ou les moins jeunes, les étudiants ou les actifs, les femmes ou les hommes, etc. Cela m'a étonnée plus d'une fois car en Europe, les réactions toutes personnelles n'auraient pas attendu pour fuser ; à la question "achèteriez-vous ce produit ?", les gens répondent tout simplement ce qui leur chante. Mais les Japonais, eux, semblent avoir besoin de confirmer leur droit à la parole avant de l'exercer. Peut-être est-il décidemment bien pénible, pour ces héritiers du Confucianisme, de prendre une parole trop individuelle; peut-être est-il plus confortable pour eux de s'exprimer par le truchement de leur groupe, de leurs pairs, de leur catégorie. Ils sont donc très attachés à la "segmentation" - mot barbare pour désigner le positionnement marketing d'un produit selon la "cible" (exemple : homme de quarante ans et plus, cadre supérieur, revenu élevé).

Or, lorsqu'on veut ratisser large, quelle meilleure catégorie de consommateur que l'adulte ? Il englobe tout ce qui bénéficie d'un revenu, plus les adolescents qui veulent grandir plus vite. Il est donc très confortable de s'adresser à l'acheteur en tant qu'adulte, on peut difficilement se tromper.

Bref, à en juger par la quantité impressionnante de réclames qui tirent la corde de l'adultisme, la promesse produit est efficace, et n'est pas prête de se tarir.

Tout cela m'a fait penser à un des slogans les plus mythiques de l'histoire de la pub française, qui joue exactement sur le tableau inverse : Petit Ecolier, ce n'est que pour les enfants.

Comportez-vous en adulte, qu'ils disaient

526x297-RAK

Qui sont les plus gamins, au final : ceux qui aspirent à jouer à l'adulte responsable, ou ceux qui prennent un malin plaisir à faire les mômes ? Je vous laisse trancher.

 

Condamnés pour toujours à la Liliputi

Ceux-ci rêvaient un jour de porter la moustache ;

Désespérés d'avoir fait l'erreur de grandir,

Ceux-là cherchaient en vain à revivre le tendre âge.

 

 

Posté par NoemiMonogatari à 08:44 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , ,
09.12.13

Rhinite Nationale

Bien le bonjour, ô pèlerin de l’Internet égaré dans ces pages. C’est bien de l’honneur que tu me fais de t’intéresser à mes mémoires. Aujourd’hui, nous allons parler de cette bonimenterie cet art noble qu’est la publicité.

Il n’est pas rare, dans la réclame japonaise, de se trouver confronté à une drôle de formulation qui, quand on n’est pas habitué, peut laisser un tantinet pantois. Il s’agit de l’insistance sur la « japonicité » des choses.

Naturellement, dans le cas de produits typiquement locaux, l’épithète « japonais » se comprend parfaitement. Quoi de plus normal que de vanter le thé japonais, le riz japonais, la technologie japonaise, les voitures japonaises, les masques en papier japonais, les washlet japonais, et même les cosmétiques ou les chaussures ou le papier absorbant japonais, du moment que ces derniers héritent bel et bien d’un savoir-faire, d’une tradition ou d’un usage particulier à l’archipel, ou bien qu’on souhaite simplement en exhaler « l’esprit » particulièrement nippon. Soit. C’est de bonne guerre. Aller titiller la tendance à la préférence nationale du consommateur est une méthode promotionnelle comme une autre.

 

 Machin-truc japonais. Ici, le qualificatif est amplement justifié.

 

muscler-langue-1

 

Là où l’Occidental de base reste un peu perplexe, c’est quand le référent de la « japonicité » exaltée par la pub en question n’a absolument rien de japonais - ni rien de toute autre nationalité d'ailleurs.

Exemple :

日本の風邪には、XXXです。

Contre le rhume japonais : prenez le médicament XXX.

Autre traduction possible : Contre le rhume au Japon, prenez le médicament XXX.

stona2

 

Là, potentiellement, le spectateur étranger mal averti s’étouffe avec son cappuccino du matin. Le rhume japonais ?? Qu’est-ce donc encore que cette saleté-là ? La grippe aviaire aurait-elle muté au pays du Soleil Levant ? Pas étonnant, avec de telles concentrations de population, l’Asie est vraiment le paradis des épidémies virulentes. Maintenant que j’y pense, la fameuse encéphalite japonaise, ce ne serait pas un peu la même chose, par hasard ? Que je regarde sur wikipédia… « maladie très fréquente en Extrême Orient », bla bla bla… « transmise par les moustiques, les oiseaux et les porcs », bim, les poulets ont encore frappé. Ce serait donc un virus local, mais bon sang j’y songe, les Japonais sont sûrement vaccinés, mais pas moi ! Il faut que je vérifie mon carnet de santé. Fichtre, mon assurance ne paiera jamais si je finis à l’hôpital pour une stupide encéphalite japonaise. Mais où diable ai-je rangé mon carnet de santé ??...

 … Que l’expat angoissé modère ses pulsions hypocondriaques : le rhume en question n’a rien de particulier. Il ne s’agit que de la bonne crève habituelle, à base de nez qui coule, de glaires et de toux ; le genre de nuisance qui vous gâche cordialement l’existence en hiver mais qui n’est nullement dangereux ni spécialement… japonais.

 Non, les bacilles du rhume au Japon n’envahissent pas les bronches de leurs victimes en jouant du shamisen. Non, les Japonais atteints ne postillonnent pas de la sauce soja. Non, il n’y a pas la moindre différence entre la grosseur de nos ganglions, ou la longévité de nos paquets de mouchoirs. Mêmes symptômes, même punition : que ce soit dans les causes ou dans les effets, le rhume au Japon est ni plus ni moins une bonne rhinopharyngite des familles. Et un Japonais enrhumé, ça a la même sale gueule que n’importe qui, je vous rassure.

Mais alors, me direz-vous car vous avez de la suite dans les idées, pourquoi, s’il ne s’agit là que d’un rhume lambda, parler de « rhume japonais », ou de « rhume au Japon », comme s’il s’agissait d’un phénomène bien particulier ? Avouez que ça crée un tantinet la confusion.

Cela sous-entend que le rhume japonais n’est pas n’importe quel rhume.

Cela sous-entend que les Japonais ne vivent pas l’expérience du rhume comme tout-un-chacun.

Cela sous-entend qu’à rhume particulier, il faut remède particulier aussi.

Cela sous-entend bien des choses. Ce message pourtant on ne peut plus concis est bourré de sous-entendus. Admirez la puissance du marketing.

Il n’y a pas la moindre raison scientifique pour qu’on qualifie le rhume en question de japonais ou spécifique au Japon. Mais il y a de profondes « raisons irrationnelles », si vous me passez l’expression.

Il se trouve que les Japonais sont immédiatement, inconditionnellement et irrationnellement rassurés lorsqu’on leur garantit que les choses ont été faites pour eux, à leur mesure, à leur taille. Or, pour vendre des produits, notamment pharmaceutiques (même aussi bénins que du paracétamol allégé mâtiné d’arôme artificiel d’eucalyptus), il est toujours bon que le consommateur se sente rassuré.

Préciser que le médicament XXX est LA réponse adéquate au rhume japonais, c’est induire que le rhume chez les Japonais est une chose tout à fait subtile – comme tout ce que font les Japonais d’ailleurs. Les Japonais sont des êtres complexes, renfermés, introvertis, impénétrables, et il y a fort à parier que leurs bactéries aussi. On ne lit pas le cœur ni les résultats de virologie d’un Japonais si facilement, dites.

Et donc, à maux subtils, remèdes subtils il faut.

En proclamant sa capacité à répondre au rhume japonais, XXX instille l’idée de sécurité, de qualité, de dosage parfait, de respect optimal de la constitution physique japonaise tout spécifiquement. Il désamorce l’idée que les pastilles pourraient avoir été fabriquées dans un obscur laboratoire chinois aux normes hygiéniques douteuses (et éviter ainsi que le consommateur souffreteux recherche avec trop de zèle la mention « made in » sur le paquet). Il insinue que les étrangers, avec leur grande taille et leur façon de croquer sauvagement dans les pommes à pleines dents, ont certainement besoin de doses de cheval lorsqu’ils ont un rhume ; mais XXX, lui, s’adresse au corps japonais dans toute sa délicatesse et sa complexité propre. Il s’agit de LA bonne molécule, dans LA proportion adéquate, le tout présenté dans LE bon emballage à ouverture facile adapté aux phalanges nippones.

Et puis, positionner XXX comme le remède au rhume japonais permet aussi d’évacuer les suspicions par rapport à tout le reste : peu importe si vous êtes une fillette de 40 kilos qui a pris froid car vous grelottez tout l’hiver dans votre uniforme scolaire, lequel consiste en une mini-jupe et des chaussettes montantes à mi-mollet, ou un chauffeur routier sous-vitaminé perfusé aux ramen instantanés, malade de n’avoir pas touché à un seul légume frais depuis des semaines. Peu importe si vous avez chopé la crève à force de surchauffage au bureau ou de courants-d’air vicieux à la maison. Cela n’a plus d’importance : vous êtes japonais, oui ou non ? Bon, hé bien alors XXX est la solution à tous vos maux. C’est aussi simple que ça.

Ah, qu’il doit être doux d’appartenir à un peuple si intimement convaincu de sa spécificité qu’il suffise de prononcer son nom pour qu’aussitôt les doutes s’effondrent, les méfiances s’évanouissent, les hésitations passent, les interrogations trépassent. Qu’il doit être doux de se dire : je suis Japonais, cette chose a été conçue pour des Japonais par des Japonais et de façon japonaise ; elle va donc me rendre sain et heureux.

On les envierait presque, dites-donc.

Ce qui est amusant, c’est d’imaginer le même procédé en France, juste pour voir.

Contre le rhume français, prenez YYY.

(Pour un meilleur effet, prononcer « frânçais » avec la voix nasillarde et emphatique des anciens bulletins d’information télévisés.)

Croyez-vous que les Français seraient une seule seconde rassurés, ou réconfortés par un tel slogan publicitaire ? Que nenni.

Déjà, la formulation plongerait le public dans un abîme de perplexité.

Le rhume français ? Ben voilà autre chose. En quoi diable le rhume, cet éternel compagnon des hivers dans tout l’hémisphère nord, serait-il précisément français ? Un obscur microbe de nos terroirs aurait-il muté, dopé par les moisissures de nos caves à fromages ? Parce qu’il faudrait au moins ça pour le qualifier de « français », le rhume.

Pour autant qu’un Français sache, un rhume, c’est un rhume, qu’on soit adepte du jambon-beurre, du kebab ou du poulet korma. Cela n’a aucun sens pour nous d’aller accoler à cette saloperie universelle une appartenance nationale. Un rhume, c’est un nez qui coule, des poumons qui toussent, un goût désagréable dans la bouche et une envie de rester sous la couette toute la journée, basta. On l’attrape forcément tous tôt ou tard, qu’on soit joueur de cornemuse ou moine bouddhiste. A la limite, on peut concevoir que nous ne le vivions pas tous de la même façon, le rhume ; que certains le portent plutôt bien, le bout du nez rose et la voix à peine voilée, tandis que d’autres ont l’impression d’avoir pris un coup d’enclume dans le carafon. Il y a peut être autant de rhumes que d’individus, on veut bien le reconnaitre. Nous sommes en mesure d’admettre, disons, l’expérience toute individuelle du rhume. Mais à l’échelle nationale, là, ça nous dépasse.

A quoi pourrait bien ressembler un « rhume français » ? Serait-ce un rhume qui fait râler, un rhume qui rend dépendant au vin rouge, un rhume qui porte le béret ? Non, vraiment, nous ne voyons pas. Et si un rhume typiquement français sévissait dans notre beau pays, nos amis les étrangers y seraient-ils également soumis ? Ou bien ce serait comme pour les élections, on ferait une différence ? Un Vietnamien de passage en France qui chopperait le rhume français devrait-il être soigné par YYY, lui aussi, ou bien faudrait-il absolument lui donner un médicament de chez lui ? Que de dilemmes dans les pharmacies, que de casse-tête au sein des ménages. Et pour les enfants métisses ? On fait comment ?

Non seulement le peuple de France ne comprendrait pas du tout de quoi on parle, mais une bonne partie des ressortissants ressentirait probablement un certain malaise. Après le rhume français, à quoi faudrait-il s’attendre ? A la migraine française, au cancer français ? Au sang français ?... En nous mettant dans une catégorie à part, nous voyons nous déployer devant nous le toboggan des cloisonnements, jusqu’à faire du peuple français une entité à part, strictement définie par un ensemble de critères physiques entre autres, et donc foncièrement exclusive. Une idée pas bien gênante quand on est japonais, héritier d’une conception fermée de son identité, mais plutôt embarrassante pour d’autres.

Alors quoi, on aurait donc un rhume français digne d’attention, contre lequel on aurait développé des antidotes, pour lequel on dépenserait des millions en campagne de publicité ; et à côté de ça, les autres nationalités devraient le résoudre à peler du nez en enrichissant les actionnaires de Kleenex ? Sympa. C’est beau, la France, tiens.

Pour parler clairement, en sous-titre de la phrase « Contre le rhume français… », on verrait forcément se dessiner en creux : « Et puis pour les autres, hé bien vous pouvez crever, bonne journée. »

Ce qui est à peu près ce que la pub japonaise semble nous dire aussi, à nous les non-Japonais qui n’avons pas le rhume japonais, vous noterez.

A leur décharge, les Japonais ne sont pas seulement accros à la spécificité nationale en matière de consommation. Le même besoin effréné de catégorisation apparaît à d’autres niveaux de la segmentation marketing.

Par exemple, si vous lancez sur le marché japonais un produit suffisamment original pour ne pas se classer de lui-même dans la case d’une marchandise existante, et que vous menez une opération test pour prendre la température de l’intérêt qu’il suscite, vous serez surpris par la réaction du public. Vous, vous serez venu pour savoir si votre produit plaît, si les gens seront enclins à l’acheter, et sinon pourquoi. Mais au lieu de récolter des opinions, vous serez submergé par la grande et suprême question qui semble tarauder l’acheteur potentiel nippon : « Pour qui est fait ce produit, exactement ? ».

Mais, pour tout le monde, vous semble-t-il. Pour tout le monde que ça intéresse. Naturellement, nous avons un cahier des charges, et nous avons pensé à une cible de tel âge, de tel sexe, ayant tel type de vie, mais ce n’est pas l’objet du test ; le test, c’est de recueillir les avis des gens, alors donnez-moi votre avis. A vous de me dire si en tant que jeune, en tant que vieux, en tant qu’employé ou que retraité, en tant que fille ou que garçon, cela vous intéresse ou non. Dites-moi votre ressenti personnel, et c’est moi qui ferai les statistiques.

Mais non. Dubitatif et troublé, votre testeur se gardera bien d’émettre un commentaire personnel. Que voulez-vous, il n’est pas sûr d’être légitime pour juger.

En revanche, si vous l’assurez que ce produit a été conçu en direction des quinquagénaires masculins travaillant dans le tertiaire et amateurs de pizza à l’ananas, et que le monsieur répond justement à ces critères, alors il sera ravi de confirmer ou d’infirmer l’utilité réelle de la camelote en ce qui le concerne.

C’est effrayant comme ça a l’air tellement plus aisé pour eux de s’affirmer en tant que membre d’un groupe, et avec quel confort ils accueillent les choses s’ils ont l’assurance qu’elles sont adaptées à leur catégorie d’individus. On comprend la brillante stratégie de XXX.

Esprit scientifique oblige, histoire de vérifier par moi-même si XXX soignait le rhume japonais pour tout le monde, ou bien si comme je le subodorais, la publicité en question flattait sans vergogne la fibre nationaliste japonaise, je me suis rendue dans une pharmacie et j’ai demandé un médicament contre le rhume japonais. Le monsieur du drugstore m’a fait répéter deux fois, ébahi. Puis, en se grattant la tête, il m’a demandé mes symptômes. Je me suis plainte d’un mal de gorge et d’un nez bouché. Il m’a alors recommandé des cachets qui n’étaient pas de la marque XXX. J’ai alors insisté sur le fait que j’avais attrapé mon rhume à Tokyo et qu’il ne s’agissait pas de n’importe quel rhume, mais d’un rhume japonais. Timidement, mon interlocuteur m’a fait savoir qu’il ne connaissait pas la différence entre un rhume japonais et un rhume non-japonais. Ces médicaments là devaient faire l’affaire. Un peu rassérénée, j’achetai un paquet de pastilles citronnées, heureuse de constater que tous les Japonais n’étaient pas définitivement allergiques à l’idée d’appartenance au reste de l’humanité.

Mais en me tendant mon achat, le pharmacien m’affirma avec aplomb, tout sourire :

« De toute façon, comme vous n’êtes pas japonaise, vous ne risquez rien. Vous avez votre rhume habituel, n’est-ce pas. »

Pour résumer, la certitude scientifique que ma crève est exactement la même que ma voisine nippone n’a pas tenu trois minutes face à l’irrésistible tentation de croire qu’en cela aussi, les Japonais étaient bel et bien différents du reste du monde.

J'ai envie de vous dire :

« Contre le singularisme forcené japonais, prenez éventuellement un bol d’air. »

 ...

Vous aurez beau nous dire : les hommes sont tous les mêmes

Nous parler transfusion, genre humain, ADN

Sans relâche, nous ne cesserons de vous faire voir

Toutes nos raisons de croire que vous êtes bizarre.

 

 

Posté par NoemiMonogatari à 09:23 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,
09.10.13

Sont-ils gentils, ces Japinois

 

Les aimables visiteurs qui me font l'honneur de se déplacer dans ma lointaine contrée japiresque font systématiquement la même remarque, les yeux écarquillés et le sourir béat : "Les gens sont teeeeellement gentils au Japon, c'est fou !". Et c'est un peu un crève-coeur pour moi que de nuancer fortement - très fortement - leur première et si positive impression. Hé oui, moi aussi, j'étais comme vous au début : sidérée, enchantée, émerveillée par l'exquise courtoisie nippone; éperdue de reconnaissance d'avoir été enfin transportée au pays des gens civilisés. Mais ça, c'était avant.

Oh, rassurez-vous : les Japonais sont en effet adorables au premier abord - surtout quand on a pour unique standard de vie en commun les us et coutumes de la région parisienne. Mais avec le temps, on comprend que chaque peuple - et dans chaque peuple, chaque catégorie possible et imaginable et dans chaque catégorie, chaque individu, mais tant qu'à faire des généralités allons-y gaiement - a sa propre façon d'être charmant, et sa propre façon d'être odieux.

Quand on est Français, et qu'on a toujours baigné dans un milieu où les gens n'ont que très peu de considération pour l'espace public d'une part et pour les "inconnus" qui y transitent d'autre part, le charme des Japonais vous saute immédiatement au visage et vous assome littéralement. Déjà, les bonnes manières y sont beaucoup plus respectées qu'en France. Certes, il y aura toujours un goujat de service pour jeter son papier gras dans la rue ou un malotru vous resquiller dans la file d'attente, mais de façon générale, les gens sont propres, patients, respectent les règles et font de leur mieux pour éviter tout type d'affrontement. Dieu que cela fait du bien lorsqu'on a passé toute sa vie à lutter pour entrer dans le RER qu'on attend depuis 30 minutes sur le quai, et qu'un grand baraqué qui vient juste d'arriver vous bouscule et vous siffle votre place. Dieu qu'il est bon de pas être constamment agressé par les graffiti, le mobilier urbain saccagé à dessein, les reliefs de repas abandonnés au sol à deux pas des poubelles et toutes les incivilités qui sont monnaie courante à Paris. La foule, à Tokyo, est calme et aussi ordonnée que possible. Le manant japonais de base ne siffle pas les femmes dans la rue, ne les insulte pas, ne fait pas de bruits obscènes sur leur passage. Bref, rien que le fait de pouvoir marcher tranquillement dans la rue, à toute heure du jour et de la nuit, est un véritable délice qui vous fait vous sentir au sommet de ce que le monde a produit en termes de civilisation.

La culture du service en rajoute une louche : à de rares exceptions près, les Japonais se plient en quatre pour apporter à leurs clients le must de ce qui est proposé par leur entreprise, et l'accueil compte énormément là-dedans. Pas de caissier qui fait la gueule, pas de vendeuse hargneuse, pas de conseiller de vente arrogant. Quand un Japonais revêt un uniforme, il ne rigole pas avec ses responsabilités. Son ego s'évapore, et même confronté à un client ignoble, il ne perdra jamais son sang-froid, préférant s'abaisser jusqu'à terre jusqu'à ce que l'orage passe. En dehors de ses heures de travail, bien entendu, il peut lui-même jouer le rôle du client exigeant. Mais en service, il fera tout son possible pour rester au top de la politesse due à la clientèle. Aussi, quand on débarque à Tokyo et qu'on se fait ainsi chouchouter dans la moindre boutique, là où à Paris c'est limite si on dérange, on a naturellement tendance à fondre devant tant d'amabilité et de considération de la part d'autrui.

Et puis il y a le fameux kodawari. Ce soin, cette attention particulière portée à la moindre tâche qui anime la plupart des Japonais. La perfection du geste, les règles de l'art... des valeurs un peu désuettes chez nous, mais qui sont extrêmement prisées par ici. Autant en France on considère qu'il faut être passionné par son travail, y mettre du feu, de la véhémence spirituelle et intellectuelle; autant au Japon, c'est surtout dans l'aspect manuel des choses que se canalise l'âme du travailleur. La confection, l'emballage, la présentation, les petites attentions... des choses un peu négligées dans la culture française, auxquelles nous avons du mal à accorder tant de valeur. Et de nous retrouver ivres de reconnaissance devant le soin infini que porteront les Japonais aux plus infimes détails de nos expériences. Que ces gens doivent aimer leur prochain pour faire montre d'autant de précision, de délicatesse, d'exigence envers eux-mêmes ! Jamais ils ne bâclent, jamais ils ne gâchent, exprimant à travers le respect des choses l'estime profonde qu'ils portent à autrui, c'est à dire à vous-même ! Que les Japonais sont donc gentils !...

Je vais vous dire : vous prenez tout cela de façon beaucoup trop personnelle. Vous n'y êtes pour rien, ce sont vos gènes d'individualiste-universaliste qui parlent - je le sais, j'ai les mêmes. Mais ce que vous prenez pour de la gentillesse est surtout un suave mélange de savoir-vivre, d'esprit commercial et d'amour du travail bien fait. Et il est certain que cette combinaison gagnante vous rend la vie quotidienne assez douce au Japon. Mais cela n'engage en rien un comportement "gentil" de la part des individus lorsque vous les fréquentez de façon plus appronfondie - au travail comme en privé. Les Japonais vous taclent tout autant que les Français et savent tout aussi bien cruellement manquer de tact. Ils sont tout aussi égoïstes, manipulateurs ou indifférents. Mais à leur façon. Une façon que ne peut pas appréhender le touriste derrière ses lunettes roses.

Je crois qu'en France, nous avons l'habitude d'être extrêmement discourtois et méfiants envers les gens qui nous sont de parfaits étrangers. C'est l'esprit "après moi le déluge". Nous avons le sentiment profond de ne rien devoir à ceux que nous ne connaissons pas, et leur courroux nous est parfaitement égal. Aussi nous sommes odieux dans la rue, et tendres à la maison. Mais au Japon, il s'agit d'avoir de la discipline en public. A l'extérieur, il faut être poli, prudent et impassible. Ne pas embarasser le monde avec l'étalage de ses émotions, de ses sentiments, de ses désirs particuliers. Rester à sa place. Céder le pas à autrui. En revanche, avec les gens de son propre groupe, on peut relâcher la pression et se laisser aller à ses bas instincts. On peut traiter son conjoint d'abruti, railler une collègue sur son poids, se foutre ouvertement des memebres de sa propre famille. On se défoule dans l'intimité. Ou bien on relègue son petit monde au dernier plan après son travail, ses beuveries sociales, ses parties de golf et ses sessions de jeux vidéo. On se permet d'être odieux, enfin.

Les Japonais savent être durs, injustes, violents. Mais c'est vrai qu'ils le cachent bien. Cela se passe dans l'ombre reculée des maisons, derrières les panneaux de verre bien cirés des entreprises, dans le non-dit et les messes-basses. Cela n'éclate pas dans le métro ou dans les magasins.

Et voilà pourquoi j'ai toujours des difficultés à déciller mes amis de passage enthousiastes : cette apreté de la vie nippone, ils n'y seront jamais confrontés. Ils ne verront que l'aspect immaculé de ce pays qui sait si bien garder les apparences. Et moi-même, derrière le voile irisé de ma bulle que j'ai conçue dans le but précis de ne profiter que du meilleur du Japon sans en subir le pire, je ne suis pas la mieux placée pour vous décrire la possibilité véritable du calvaire. Mais il existe. Il est vécu. Il en a dégoûté plus d'un de cet archipel impitoyable.

A noter que les Japonais installés à Paris en prennent aussi pour leur grade. Pas les visiteurs de courte durée, qui retiendront surtout l'éclat du Dôme des Invalides et des vitrines des pâtisseries, mais ceux qui restent suffisamment longtemps pour s'asphyxier à la puanteur des comportements publics français. La dépression qui les gagne a même un nom, le fameux "Paris syndrome" qui se soigne à Sainte-Anne, et qui fait l'objet de blagues récurrentes parmi la communauté française au Japon. C'est que nous sommes odieux d'une manière qui leur échappe, et qui vient les frapper là où ils ne s'y attendent pas, là où ils n'ont pas de défense, là où ça fait mal. C'est de bonne guerre.

Pour l'anecdote : je vais faire un tour à Taïwan cette semaine. Et la quasi totalité des Japonais à qui j'ai annoncé la nouvelle s'est exclamée : "Il paraît que les Taïwanais sont très gentils ! Comme les Japonais, en fait ! " ... Et je ne compte plus les fois où mes collègues maliens se sont eux-mêmes définis comme "très gentils", c'est à dire très affectueux, demandant des nouvelles de la famille, s'appelant "tonton", "grande soeur" ou "ma fille" - pas comme ces Français telleemnt froids qui sont limite choqués lorsqu'on s'enquiert de la santé de leurs proches, et qui vous rembarrent d'un très méchant "mais c'est personnel, enfin !!". Les peuples seraient-ils tous foncièrement convaincus qu'ils sont les plus gentils du monde ?

Ah, non, attendez. Lucidité ou vérité si éclatante qu'elle est impossible à cacher ? Les Français, eux, n'ont aucun doute sur le fait qu'ils sont parfaitement odieux.

 

 

 

Posté par NoemiMonogatari à 06:37 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,
28.09.13

Binas-Tokyo

La voici la voilà, la recette de grand-mère, au sens littéral du terme ! Je vous présente les gobinettes de Binas, réalisées à Tokyo par la fille aînée de la fille aînée. Comme prévu, les gobinettes sont bien rustiques, pas extrêmement goutues et un peu étouffe-chrétien, mais très amusantes à réaliser, toutes jolies et réconfortantes avec une tasse de thé. Et avec des petites madeleines à la cerise, l'hommage est complet.

photo(7)

photo(8)

photo(9)

Mon colocataire a suggéré de coiffer les gobinettes de crème fouettée. A tenter la prochaine fois...

 

 

Posté par NoemiMonogatari à 09:53 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , ,

04.08.13

"I see you" - Récit d'une opération Lasik à Tokyo

"J'ai des lunettes, j'ai des lunettes"

Depuis toute jeune, j'évolue dans un univers flou, cotonneux, ouaté, incitant à la rêverie : le Royaume de Myopie. Où il règne un sacré bazar, je vous prie de me croire.

En Terre Myope, toute idée de frontie a été abolie; les contours inexistants des choses les font adhérer avec leur environnement, comme une aquarelle diluée où les couleurs, seuls indices de l'individualité des objets, coaguleraient entre elles avec insistance. C'est un monde spongieux, caoutchouteux, recouvert d'une fourrure dense et mouvante. C'est un concon trompeur où la moindre lumière vacille comme une bougie.

La myopie est la grande maladie des personnes introverties et incertaines: l'oeil néglige de s'intéresser au lointain, et se fatigue à décrypter le tout près, terriblement anxieux de sa propre personne. C'est le fléau des grands lecteurs, des sédentaires, des intellectuels, des cérébraux repliés sur eux-même. La myopie vous plonge dans une râverie dubitative, vous porte à croire que l'ailleurs est indéchiffrable, qu'autrui est hermétique et incompréhensible. Qu'aucune réalité ne peut être appréhendée en dehors de soi-même. Et à force de plisser les yeux en vain, on en vient à s'en remettre systématiquement à son oeil intérieur.

Je me suis souvent demandé : même si les myopes étaient bien plus rares en ces temps reculés où localiser son dernier mouton à l'autre bout de la prairie était une activité plus courante que le matage de séries sur un écran PC, comment les quelques malchanceux tout de même frappés de floutage sévère faisaient-ils donc pour survivre ? La myopie devait être aussi handicapante qu'une patte folle ou qu'un pied bot. Tout le monde n'avait certainement pas les moyens de se faire faire des binocles approximatifs. Pour ma part, avec mon -7,5 aux deux yeux et mes traîne-misère d'ancêtres, si j'étais née à une époque moins confortable, je crains fort de n'avoir été absolument bonne à rien.

Je suis officiellement bigleuse depuis le CP, année durant laquelle j'ai reçu ma première paire de lunettes. Je m'en souviens encore : elles étaient fines, vertes et dorées, avec les lettres "ABCDE" en caractères fantaisistes à la jointure des verres, entre les deux yeux. On m'avait acheté un petit cordon assorti à passer derrière la tête pour éviter qu'elles ne se fracassent au sol à la moindre glissade de mon nez enfantin. Année après année, ma vue régressa et mes verres s'épaissirent jusqu'à ce qu'il faille les faire affiner, opération coûteuse qui trouait allègrement la mutuelle paternelle. Cela n'empêcha pas mes culs-de-bouteilles de dépasser un peu plus de ma monture chaque année. Adolescente, lassée de mon look d'intello et de lutter contre la buée qui m'aveuglait à chaque fois que, venue du froid, je montais dans un bus, je me mis aux lentilles de contact. Enfin, ma vue cessa de baisser et je pus un peu oublier, entre mes séances de lotionnage biquotidiennes, que j'étais myope comme une taupe. Mais toujours, du coucher au lever, je devais retourner à cet étrange Etat de Myopie, avec ses halos de lumière débordants et ses aplats de couleurs mélangées. Je devais jongler avec les lotions, les boiboites à lentilles, l'étui à lunettes de secours, les mains propres, les renouvellement d'ordonnances annuelles, les lentilles perdues, déchirées, contaminées, coincées sous la paupière, piquant les yeux certains matins, difficiles à enlever le soir... le réjouissant quotidien du myope.

Mais ça, c'était avant.

Au mépris du prix, je me décidai enfin à tenter l'opération des yeux au laser, ou Lasik de son petit nom. Et devinez quoi ? J'y vois ! Bon sang, j'y vois !

A tous ceux qui seraient tentés de renier leurs origines myopes et de devenir citoyen de la Netteté, je vous apporte mon témoignage. Et à tous ceux qui sont en exil au Japon, voici quelques informations précieuses.

J'ai subi l'opération de la myopie par traitement lasik à la clinique Kobe Kanagawa de Shinjuku, à Tokyo (à cinq minutes de la nishiguchi de la gare Shinjuku JR). J'ai choisi cette clinique parmi les nombreux centres lasik de la capitale car leur site internet, entièrement traduit en anglais, m'a permis d'économiser un temps de lecture précieux. De plus, un ami avait déjà fait le lasik là-bas et était très content du résultat. Par la suite, je fus ravie de constater que non seulement le site, mais toute la paperasse était également disponible en anglais aussi bien qu'en japonais, ce qui est pain-béni quand on parle de documents médicaux, techniques ou légaux. De plus, le personnel, très habitué aux patients étrangers, ne pique pas une suée de stress en voyant débarquer une blondinette et s'exprime dans un japonais courtois mais pas "confondant de politesse" - les japonisants comprendront de quoi je parle. Pour le reste, je suis bien incapable de comparer l'excellence du matériel ou le savoir-faire des chirurgiens, mais sachez que dans mon cas l'opération s'est parfaitement déroulée et qu'aucune retouche n'est envisagée. Par ailleurs, je bénéficie d'une garantie de cinq ans en cas de pépin à venir.

Il faut bien noter que si l"intervention est stupéfiante de rapidité, le suivi est primordial ; dans le prix total sont donc comprises quatre visites de contrôle : jour suivant, une semaine après, un mois après et trois mois après. En outre, des contrôles supplémentaires (toujours gratuits) sont possibles à la demande du patient. Les gouttes et autres médicaments sont gracieusement fournis pendant cinq ans.

En ce qui concerne les risques : beaucoup ont peur de perdre la vue à cause du laser, mais ce risque est infinitésimal... en cas de mégabug de la machine, ou d'équipe médicale complètement cuite, à la rigueur, mais à moins d'aller vous faire charcuter par des charlots complets, ce risque est inexistant. Le danger principal est de contracter une infection suite à l'opération; comme après toute chirurgie, des précautions sont à prendre pour éviter toute insertion de produits/poussière/bactéries jusqu'à la cicatrisation complète. Sport, maquillage etc sont à éviter pendant quelque temps. Ensuite, en cas de résultats pas immédiatement satisfaisants, il est possible qu'on doive procéder à des retouches; ce sont les examens préliminaires qui détermineront si les yeux sont capables de subir une éventuelle deuxième intervention, ou non. Dans le cas de la clinique que j'ai fréquentée, si l'oeil n'est apte qu'à recevoir une seule et unique intervention, alors le patient est carrément refusé. En effet, ce serait une agaçante perte de temps et d'argent que de se faire ainsi laserifier pour ensuite avoir toujours besoin de lunettes, vous avouerez. Autant ne pas friser le découvert bancaire pour rien.

L'odyssée de la vue retrouvée commence donc par ce rendez-vous pris par e-mail directement sur le site de la clinique, et par cette longue batterie de tests (environ deux heures) qui permettront de déterminer si vos prunelles sont opérables, et quel type de lasik vous conviendrait le mieux.

En effet, il existe plusieurs typs d'interventions et le prix varie selon leur degré de sophistication. Comme il fallait s'y attendre, votre taupinette préférée n'a pas pu s'en tenir au tarif de base car pour avoir un résultat parfait, le niveau "premium" était chaudement recommandé. J'ai donc soupiré une bonne fois et opté pour la qualité - mon compte en banque s'en remettra, et qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour ses beaux yeux!...

La façon de découper l'ouverture à la surface de l'oeil, pour faire place au rayon laser, fait aussi grandement varier les prix. La méthode traditionnelle, manuelle, effectuée grâce à une micro-lame répondant au doux nom de "kératome", est la moins chère mais aussi la plus contraignante; déjà, psychologiquement parlant... et puis la découpe manuelle est forcément moins nette, ce qui "chauffe" davantage l'oeil pendant la cicatrisation - en clair, ça fait plus mal. Les risques d'infection ou de déplacement de la petite peau soulevée sont également plus élevés. En tant que flipette assumée, j'ai préféré opter pour la méthode "tout laser" : un premier laser qui découpe le hublot par injection de toute petites bulles d'air, puis un deuxième pour corriger la vue. Nettement plus confortable psychologiquement, plus rapide, plus sûr, et moins douloureux après l'opération !

Résultat des courses : même avec la réduction grâce au "sponsoring" de mon ami ayant effectué le laser l'an passé, je me suis retrouvée avec une facture de 272 000 yen. Gloups. Mais qu'est-ce que l'argent face au bonheur d'y voir clair pour toujours (enfin, jusqu'à ce que la presbytie me rattrape) ? Et puis mes yeux, après tout, c'est ce que j'ai de mieux... Ils méritent bien que j'investisse un peu en leur faveur.

A propos de la douleur : alors franchement, vous pouvez y aller relax. L'opération en soi est complètement indolore, et même la gêne que je m'attendais à subir quand on vous "fixe" les paupières et les globes oculaires pour les maintenir en place n'était pas au rendez-vous. Moi, je n'ai vu que le produit qu'on me mettait dans les mirettes, ensuite, heu... je n'ai plus rien senti, ni vu que du flou liquide, jusqu'au joli phare orange et vert qui émettait des flashs. Les deux machines sont passées au dessus de ma tête sans que je fasse le moindre geste et une gentille infirmière m'a tenu la main tout du long pour m'éviter de stresser. Et ça n'a duré que 6 ou 7 minutes à tout casser, et encore, en comptant le dernier check d'identité à l'entrée du block et l'installation dans le fauteuil. En toute honnêteté, il y a beaucoup plus à redouter d'une épilation ou d'une visite chez le dentiste !

En me relevant du fauteuil, malgré l'effet de couleurs un peu passées (comme quand on porte des lentilles "beurrées"), j'ai tout de suite "vu" que j'y voyais clair. Je pouvais distinguer les visages du staff médical, alors qu'ils étaient flous en entrant sans lentilles ni lunettes, et je pus rentrer chez moi en train au lieu du taxi comme j'avais prévu, tellement j'y voyais correctement. En fait, j'ai trouvé les heures suivants la batterie d'examens préliminaires bien plus pénibles, car on m'avait mis des gouttes élargissant la pupille, et en ressortant sous le cagnard j'avais bien du mal a regarder devant moi tant tout me semblait éblouissant. Mais après le lasik, c'était on ne peut plus supportable de marcher dans la rue. Une fois rentrée à la maison, l'effet des liquides antidouleurs s'estompant, mes yeux se mirent à tirer un peu, et les larmes à couler toutes seules ; je me réfugiai donc dans la sieste recommandée, sans oublier de me mettre régulièrement les gouttes fournies. Dès le soir, je me sentais beaucoup plus à l'aise et ne pleurais déjà plus; seule subsistait une impression d'yeux fatigués. A la visite du lendemain, on me confirma que tout allait comme sur des roulettes. Et depuis... je n'en reviens toujours pas de constater comme une vie peut changer autant en quelques flashes !

Alors voilà : Adieux lentilles et lunettes, soucis à la plage, craintes à la piscine, verres solaires qui coûtent un bras et agenda booké de l'ophtalmologue sur six mois; j'y vois magnifiquement bien et compte bien en profiter à fond.

A tous les compatriotes franchement myopes qui commencent à en souper de la corrida des lentilles, je vous le confirme : la lasik, ça vaut le coup. Et pour les habitants de Jappyland, je peux vous sponsoriser si ça vous chante. Je dis ça, je dis rien...

6e3265bd251375dcbcb620dfd771b1d2

 

 

Posté par NoemiMonogatari à 14:41 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,
13.07.13

Vers l'infini... et au-delà

Salutations, ô mes gens! J'ai l'honneur de vous annoncer que je romprai mon exil japinion dans une semaine, le temps d'un retour aux sources dans le Saint-Royaume (aka le Val-de-Marne, pour ceux qui suivent) pour une onctueuse dizaine de jours qui s'annoncent mémorables. Je compte notamment m'accorder une retraite sororale bien méritée avec Mlle ma soeur, la Dauphine, et je risque de disparaître du monde sans plus de cérémonie. Alors en avant pour une petite Chronique Princière estivale, car je me dois à mon peuple avant tout!

C'est avec encore des larmes de rire au coin des yeux que je me permets de vous recommander chaudement l'excellentissime blog de Mlle Sonyan, que vous trouverez ici. Ses articles pas piqués des hannetons sur notre cher "what-the-f*ck-land" qu'est l'archipel nippon sont à se rouler par terre tant ils tapent juste et sont bien écrits. La demoiselle parvient à nous tenir en haleine avec des galères diverses et variées que nous avons nous-mêmes vécues depuis que nous avons échoué sur les côtes japiresques, mais avec suffisamment de talent pour que même ceux qui soient restés dans la mère patrie s'y retrouvent, j'en suis sûre. Un grand merci à elle pour le bon temps que je prends régulièrement en la lisant, et puis c'est une question de protocole : j'ai découvert qu'un de ses onglets s'intitulait "A mes fidèles sujets", ce qui sous-entend qu'elle est également une princesse déchue incognito, et je me devais de la saluer selon son rang.

Du coup, paf, hommage.

SonyaninWTFlandHé oui, pas facile d'être au Japon un "starving giant", comme l'écrivait Lafcadio Hearn, mon héros entre tous et ma constante référence... et qui fait écho au mal-être de l'héroïne de Lewis Carroll, toujours disproportionnée par rapport à son environnement, justement choisie par Sonyan comme avatar. Ce syndrôme d'Alice, qui ne l'a pas ressenti en vivant au Japon? (d'ailleurs si vous fouillez bien dans mes posts de 2010, vous tomberez sur une série de photos sur le thème de Wonderland...) Se sentir comme un géant affamé, avec ses "émotions cosmiques", dixit le même Lafcadio, dans ce pays de "Liliputiens" ?... Naviguer entre délicatesse extrême et folie furieuse ?... Cent cinquante ans après Hearn, même combat. L'amour éperdu du Japon, ça se paye, mes amis.

Dans son dernier post, Sonyan conclut en disant que le karma est un sacré farceur, doté d'un certain sens du spectacle et d'un goût immodéré pour le suspense; et que par conséquent les solutions (même les plus empoisonnées) ont la fâcheuse tendance de pointer leur museau au tout dernier moment, quand il n'y a plus d'espoir. Il faut s'accrocher à son rêve avec les dents, contre toute raison, contre toute logique... car le dénouement survient de manière totalement irrationnel, mû par notre seul volonté et certainement pas par la logique des choses. Je ne peux qu'approuver car mon propre rêve japonais a été rendu possible par des évènements complètement dingo, aux antipodes du manuel du parfait petit expat qu'on nous ressert à toutes les sauces. De toute façon, je ne sais pas pour vous, mais dans mon cas, les voies "normales" et "recommandées" ne marchent jamais. Fiasco garanti. Plus je rame, plus l'eau rentre; le bateau se retourne, je bois la tasse, je manque même de me noyer avant d'obtenir l'ombre d'un résultat probant. Alors qu'au contraire, quand je prends des risques ou relâche la bride, les choses me tombent toutes rôties dans la bouche - allez comprendre. Pourtant, stupidement, comme je suis l'exacte inverse d'une aventurière (*controle freak, bonjour*), j'ai toujours tendance à revenir timidement dans les sentiers battus en espérant que ça fonctionne, mais non, tôt ou tard je suis OBLIGEE de faire n'importe quoi et c'est là que les miracles arrivent.

Mais attention, je ne parle pas d'un n'importe quoi de pacotille, hein : je parle du GRAND n'importe quoi, celui qui donne des cernes, de la sueur et des crampes, quand même. Le n'importe quoi qui fatigue, on est d'accord.

Prendre des avis... pour les ignorer superbement

Le Japon, je suis tombée dedans avec l'arrivée de l'internet dans ma vie. Je suppose que l'adolescente complexée, peu stimulée par une vie de banlieue monotone et surtout par la médiocrité absolue de l'environnement scolaire que j'étais avait besoin d'un idéal. Longtemps, les romans et les films m'avaient servi d'échappatoire. Les chimères élaborées pour puis avec ma soeur m'avaient permis de survivre. Mais j'avais seize ans, je titillais l'âge adulte et il me fallait un idéal "un peu plus concrêt", si je puis dire. J'entendis un jour la chanson de générique de fin d'un anime passant à la télévision et la beauté de la langue japonaise me pourfendit. Je me jetai sur notre nouvelle connexion internet pour en savoir plus et je découvris un univers fantastique, mais bien réel, qui cumulait tous les plus fabuleux trésors : bambous, kimonos de soie, lanternes en papier, paille de riz, sabres et codes d'honneur, peluches et rose bonbon, perfection des gestes, éloge de l'ombre, érables rouge rubis, summum de la modernité et indéracinables archaïsmes. Moi qui m'étais toujours sentie comme une étrangère, je ressentie finalement le plaisir d'en être une; j'avais tout un monde à découvrir et cela était grisant.

Le Japon devint mon nouveau cap. La seule vraie destination. Pourtant, je remis à plus tard le projet de m'y rendre, intimidée par le coût du séjour, et accaparée par mes études littéraires en classe prépa, dont les exigences (enfin) comblèrent pour un temps ma fringale intellectuelle et sensorielle. Il fallut un second échec au concours de Normale Sup' pour que je me décide à finalement prendre mes désirs en main et à faire mon chemin jusqu'au Japon. A cette époque, j'intégrai une grande école de communication, et commençai à prendre des cours du soir de japonais, bien consciente de l'importance de maîtriser le japonais pour avoir la moindre chance de m'y installer un tant soit peu durablement. Puis je visitai enfin le Kanto en touriste avec ma flèche de frangine et ce voyage ne fit que redoubler ma motivation. Beaucoup de gens autour de moi étaient persuadés que j'allais revenir du Japon déçue, ou du moins calmée, mais bien au contraire. Il n'y avait donc plus qu'à trouver le moyen de travailler au Japon sitôt mon diplôme (français) en poche, car malgré mon royal pédigré - et croyez bien que je le regrette infiniement - figurez-vous que moi aussi je dois travailler pour croûter.

J'avais lu et subodoré suffisamment de choses sur le marché du travail Japon pour savoir que ce serait loin d'être simple. N'étant pas sortie d'une université japonaise, je ne pouvais en aucun cas prétendre à une version "internationale" du recrutement classique des nouveaux diplômés, et de toute manière, ledit recrutement exigeait qu'on soit sur place et disponible pour les myriades d'entretiens exigés. J'étais hors du système, occupée à bouclée mon Master en France et pas assez riche pour vivre sans salaire le temps d'une hasardeuse recherche d'emploi. Quant au recrutement par cabinets spécialisés, que ce soit pour le compte d'entreprises locales ou étrangères, le problème était le même : n'étant pas versée dans les sacro-saintes sciences de l'informatique et de la finance, mon profil généraliste n'allait pas convaincre à moins d'une expérience longue comme le bras. En effet, les candidats recherchés devaient avoir une connaissance solide de l'industrie concernée, et je n'allais impressionner personne avec mes stages et mes jobs étudiants. Néanmoins, décidée à jouer toutes mes cartes chances, je fis de mon mieux pour essayer de me bâtir un réseau, jeu auquel je suis une nullité absolue car je n'ai pas le profil, ou l'attitude, qui attire les gens "in". Entendons-nous bien : je m'attire constamment des gens passionants, j'ai des amis et des connaissances absolument formidables, mais par extraordinaire ce ne sont jamais des requins de la finance ou des well-connected people. Moi, j'ai le feeling avec les gens cool, qui sont bien souvent aussi largués que moi sur le plan de la carrière, et qui accomplissent des choses miraculeuses par eux mêmes, à la force de leurs petits doigts : des aventuriers, des poètes, des idéalistes, des visionnaires... voilà les gens qui généralement, m'aiment bien. En revanche, je suis le plus souvent cordialement méprisée par les winners de la modern society : les gens qui bossent là où il y a du fric, et donc un minimum d'emploi. Pour résumer, j'ai cette faculté à développer un super réseau de gens beaux rayonnants, et totalement inutiles sur le plan du piston. Que ce soit bien clair : je n'échangerai mes inspirants amis contre rien au monde, et surtout pas contre un insupportable nuage d'expats ou de de fashionistas imbus d'eux-mêmes et rayant le parquet de leurs incisives. Mais à l'époque, j'étais jeune, et j'essayais encore de faire comme on dit dans les livres du parfait petit Rastignac.

Je tentai donc vainement de me faire un réseau en approchant par amis d'amis interposés des personnes bien placées dans les branches japonaises de certaines grandes entreprises françaises, histoire de voir si je pouvais placer un petit CV. Le profil type du mec-ayant-réussi-sa-carrière-au-Japon était le suivant : homme (bien sûr), d'une quarantaine d'année, issu d'une grande école ou d'un programme scientifique prestigieux, marié avec une japonaise et rentrant à Noël passer des vacances parisiennes avec sa petite famille. J'en rencontrai une bonne brochette et tous me tinrent à peu près ce langage :

Il était absolument inutile pour moi de partir au Japon en l'état actuel des choses, à moins d'accepter de vivre d'heures de cours de français éparses et de petits boulots, étranglée par un loyer forcément exorbitant même pour un clapier à lapins, et cela le temps d'un visa vacances-travail qui ne ferait pas long feu. Et même si j'étais prête à affronter la précarité pour réaliser mon rêve nippon, ils ne me le conseillaient pas, car le retour en France serait alors bien dur avec ce CV incohérent. Non, ce qu'il fallait faire, c'était comme eux : se faire embaucher par une grande entreprise française bien implantée au Japon, y mener ma carrière pendant une bonne dizaine d'années, monter en grade jusqu'à un poste de représentation et finalement me faire envoyer au Japon en tant qu'expat. En attendant, je pourrais toujours y aller pour les vacances et peaufiner mon japonais. Voilà la seule voie qui s'offrait à moi.

Je reçus ce discours maintes fois en me retenant de ne pas planter ma fourchette à dessert dans l'oeil de mon interlocuteur. Pourquoi tant de haine ? Hé bien d'abord, parce que c'est bien une réponse de mec, tiens. Désolée de sortir ma banderole, mais il y a quelque chose d'odieux dans le fait de s'imaginer que naturellement, à 35 ans, on sera en mesure de déplacer son couple voire sa progéniture à l'autre bout du monde et que tout le monde sera ravi et enthousiaste. Naturellement, je ne dis pas que c'est impossible pour une femme d'initier un tel mouvement familial, et un grand bravo aux championnes qui y parviennent, mais disons que ça tombe beaucoup moins sous le sens quand on porte la jupe. Mais cela encore ce n'est rien : le plus aberrant, c'est qu'il y ait encore des gens en ce monde qui s'imaginent qu'on entre comme ça dans une grande entreprise française et qu'on peut très bien y planifier une longue carrière... Ouvrent-ils le journal de temps en temps ? Les chiffres du chômage, ça leur dit quelque chose ? La mort du CDI, la course de fin de CDD, sont-ce des concepts dont on parle si peu que ça ne soit jamais parvenu à leurs oreilles ? On croit rêver, vous en conviendrez ! Et puis cette condescendance à ne parler que de leur propre vision des choses, sans essayer une seconde de se demander en quoi ils pourraient éventuellement vous être utiles. Croyez-le ou non, mais pas un seul de ces beaux messieurs ne m'a jamais proposé ne serait-ce que de prendre mon CV, au cas où. Et moi je n'ai pas insisté, comprenant que nous ne serions jamais faits du même bois et que ma vérité était ailleurs. Car moi, j'avais bien l'intention d'aller voir le monde précisément maintenant, alors que j'étais jeune, libre et sans autre responsabilité que de m'occuper de moi-même - et tant pis la cohérence de mon CV. De toute façon, si les beaux CV garantissaient un bon job de nos jours, ça se saurait.

J'ai donc décidé de n'en faire qu'à ma tête, pour changer.

Je m'inscrivis à tous les programmes possibles et imaginables qui ouvraient des portes sur le Japon ; toutes les bourses, toutes les fondations, toutes les associations. J'envisageai de partir en tant que monitrice de séjours linguistiques, qu'étudiante-chercheuse, que jeune fille au pair. Je montai des dossiers divers et variés, contactai le Rotary Club, candidatai à la bourse LVMH bref, me débattis dans la semoule comme un beau diable. La plupart des  programmes auxquels je postulais trouvèrent de meilleurs candidats, mais je connus tout de même certains succès, notamment en étant sélectionnée pour représenter la France lors du "Study Tour in Japan for European Youth" financé par le Ministère des Affaires Etrangères japonais : presque deux semaines à naviguer entre Tokyo, Kyoto et Hiroshima avec des concitoyens européens, tous avides de découvrir l'archipel, à visiter des entreprises, à participer à une cérémonie du thé, à tenter l'ikebana, à s'itinier aux percussions taiko, à se prélasser au onsen, à passer du temps dans une famille d'accueil, à voir, goûter et sentir toutes les merveilles locales - et cela, tous frais payés, si si.

(Par ailleurs, je dois ici préciser que cet idyllique séjour tombant pendant l'année scolaire, il m'avait fallu négocier mon absence avec la plus haute autorité de mon école, car ce genre de désertion en première année de Master était punie de châtiment suprême ; je dus donc défendre ardemment l'honneur qui m'était fait d'avoir été retenue pour ce programme, et on finit par m'accorder une permission exceptionnelle, de justesse, uniquement par la grâce du soutien ardent d'un de mes professeurs (qu'il me soit permis ici de le saluer bien bas) qui était devenu fan d'une nouvelle que j'avais écrite l'an précédent, dans le cadre d'un concours interne - comme quoi, n'y croyez jamais quand on vous dit que la littérature, de nos jours, ça ne mène nulle part : FAUX, comme dirait Norman!! Veuillez me croire, la littérature mène très loin, et même jusqu'au Japon ! Car ce Study Tour ne fut pas seulement l'occasion d'un séjour mirifique; il fut aussi l'insoupçonné tremplin vers mon installation à long terme...)

Têtue comme une mule, telle est ma devise

Presque un an après le Study Tour, je galèrai sévèrement avec mes châteaux au Japon. Je venais de finir un stage chez Sony France, où malheureusement les passerelles s'étaient révélées totalement inexistantes avec le siège nippon, tant la structure du groupe est verrouillée par région; et je me retrouvai donc au point mort. Une piste chez Bosch Japan venait de se refermer sur moi après plusieurs semaines de procédure stressante et j'avais le moral en berne. D'ici quelques mois s'achèverait ma dernière année de Master et il faudrait bien trouver de quoi se substanter, mes parents n'ayant pas une vocation de vache à lait ad vitam eternam. J'étais plutôt mal barrée.

C'est à ce moment critique qu'un e-mail me parvint d'un des participants au fameux Study Tour, nous informant que la Commission Européenne organisait une formation professionnelle de haut vol permettant aux entreprises nourrissants des projets pour le Japon de former un de leurs salariés afin d'un faire un spécialiste de ce marché ô combien particulier et difficile d'accès. Une bourse de 2000 euros par mois serait attribuée aux heureux élus pendant un an, dont neuf mois au Japon, à bosser dur le japonais des affaires et à s'initier à tous les aspects de la vie économique locale : systèmes de production, distribution, marketing, finance, etc. Le tout dans une prestigieuse université du doux nom de Waseda (cela fera sourire les fans de Sonyan, mais si, cette fac sert vraiment à quelque chose je vous assure), avec des Européens sympathiques (encore, décidément) et des intervenants de tous horizons qui nous raconteraient par le menu leurs galères au Japon. Sans compter que ce programme ne durait en soi qu'un an (ce qui n'est déjà pas mal) mais que le visa obtenu par son biais était un magnifique visa de travail de trois ans, soit le Graal pour bien des japophiles, car beaucoup d'entreprises exigent une permission de travail de leurs jeunes recrues, plutôt que de se fatiguer à les sponsoriser. Cela m'ouvrait des horizons considérables. Que demande le peuple.

Autant dire que ce programme était fait pour moi. Naturellement, comme tout pain béni a son revers de médaille, on était jeudi soir et la deadline pour envoyer son copieux dossier de candidature à la chambre de Commerce et d'Industrie de Paris faisant le lien avec Bruxelles était fixée au lundi midi. Au cas où vous demanderiez par quel étrange miracle une chasseuse de bon plans japonais comme moi pouvait ignorer l'existence d'un tel programme, je vous dirai : je suis bien d'accord avec vous, c'est proprement hallucinant. Le degré moins cinquante de la communication. Je ne vais pas casser du sucre sur le dos d'une institution à qui je dois tant mais tout de même, quand on fournit généreusement des opportunités pareilles, pourquoi ne pas le faire massivement savoir?... Je reste perplexe. En tout cas, je n'avais pas de temps à perdre (en plus, c'était vendredi et j'avais cours. Hé oui.) : je contactais immédiatement mon ancien maître de stage, un consultant expert en amélioration de la productivité grâce à diverses méthodes japonaises connues sous le nom de Kaizen, "l'amélioration continue". Je continuais à travailler ponctuellement pour lui selon les besoins de sa boîte, ce qui me permettait de m'octroyer le pompeux titre de "free-lance". Je lui expliquai la situation et il comprit immédiatement l'enjeu, m'assurant de son soutien plein et entier. C'est ainsi que je me retrouvai subitement en charge du développement des partenariats au Japon - il n'y avait plus qu'à rendre le tout cohérent et excitant pour le dossier. Mais broder, ça pas de problème : je sais faire.

(J'ouvre une autre parenthèse car je pense que c'est important pour le eye-of-the-tiger-spirit : ce premier stage dans un tout petit cabinet de consulting, on me l'avait déconseillé. Le marché du travail étant bien rude, les communiquants de tout poil ont plutôt intérêt, paraît-il, à se construire le plus tôt possible des CVs en béton armé, avec des noms d'employeurs qui flashent, soit chez la marque de prestige soit chez de grandes enseignes de la communication. Mais je n'avais rien trouvé parmi les boîtes japonaises ou japonaisantes un tant soit peu connues à ce stade, et le seul stage un peu en rapport avec le Japon, parce qu'on y parlait Kaizen, Toyota et Valeo, c'était chez ce consultant qui construisait vaillamment sa marque. Alors encore une fois, certes, directement, ce stage ne m'a pas apporté grand-chose... ce n'est pas la ligne la plus fulgurante sur mon CV. Mais indirectement, hé bien, je luis dois quasiment la vie. Comme quoi, l'entêtement, ça paye.)

Je vous passe les détails sur la façon folklorique dont j'ai passé mon week-end, à monter tout un projet de développement business au Japon pour une micro-boîte de services justement made-in-Japan, en consultant "le business plan pour les nuls" sur le web pour réaliser mes premières projections comptables - oui parce qu'en communication, on apprend à bien dépenser l'argent mais trop comment le gagner, voyez-vous. Et puis des essais de motivation, et puis des tests de japonais. Mes parents ne m'ont pas vue du week-end, et quand il entrouvraient la porte, ils tombaient sur une créature hâve et frénatique noyée sous sa première balance des paiements.

Malgré le côté MacGyver de l'opération, j'ai dû plutôt bien tirer mon épingle du jeu car j'ai été recontactée pour préciser certains points de mon business plan, puis mon dossier de candidature a été validée et j'ai été reçue en entretien à Bruxelles pour la deuxième étape. Dans le beau bâtiment rond serti de drapeaux que l'on voit à la télévision quand on se plaint de l'Europe, vous savez. Après des "tersts de personnalités" informatisés assez déconcertants - les résultats n'ayant jamais été communiqués, je suis bien incapable de vous dire si j'y ai brillé ou pas - je fus donc conviée à défendre mon bout de steak devant un jury de six personnes : deux fonctionnaires européens en charge du programme, deux membres de Science-Po Paris qui chapeautait le module européen avant la formation au Japon, et deux Japonais mandatés par Waseda. Il était clair, au vue des individus qui faisaient le pied de grue dans la salle d'attente, que je faisais partie des candidats les plus jeunes et les plus inexpérimentés, et ma seule chance de décrocher une place était de tout miser sur ma grande motivation. Aussi, bien que mon japonais d'alors était bien en dessous de ce qu'il faut maîtriser pour assurer un minimum lors d'un entretien,à la japonaise, je proposais d'emblée, à peine assise, de m'exprimer dans la langue. Je dois dire que je n'avais pas vraiment planifié d'y aller comme ça, au culot; l'entretien était censé se dérouler en anglais et d'ailleurs, les cours de langue intensifs étant précisément là pour nous mettre au niveau, les compétences en japonais n'étaient pas vraiment décisives. Mais en l'occurence, mon instinct de survie (de compète, il faut bien l'avouer) m'enjoignait d'agiter le chiffon rouge pour empêcher que la discussion prenne une voie peu en ma faveur, c'est à dire dans la direction de l'expérience professionnelle et de la cohérence du CV. Je pris donc mon courage à deux mains et m'engageai laborieusement dans la discussion. Les deux wasediens, en bons Japonais, subirent patiemment mon broken Japanese et me questionnèrent avec douceur; par conséquent, le reste de la tablée, pas très versés dans la langue de mishima, eurent l'impression que je parlais vraiment couramment la langue et je fus ramenée à l'anglais dix minutes plus tard par une phrase légèrement vexée, mais qui prouvait que j'avais fait mouche : "Si ça ne vous dérange pas, comme on n'est pas tous bilingues en japoanis ici, on va repasser à l'anglais...".

Bingo. Tout le monde en oublia mes jeunes années et mon projet farfelu; il ne fut plus question que de moi, de mon étude du japonais et de ma motivation. Quelques semaines plus tard, je reçus la jolie lettre m'annonçant que j'avais été prise. Ce programme me permit d'obtenir un visa, d'assurer ma susbsistance pendant un an tout en bossant à fond mon japonais, et d'être sur le terrain pour trouver un job une fois fini. C'est grâce à lui que j'ai pu réaliser mon rêve et mener une vie proche de ce que j'avais imaginé depuis les profondeurs de ma banlieue natale. Alors oui, il faut s'accrocher férocement à ses ambitions, et se débattre jusqu'à la dernière seconde et là encore, trouver le moyen de se débattre encore, car les horizons s'éclaircissent de manière inattendue. Il n'est jamais vain de se donner du mal.

Et quand il est question du Japon, de toute façon on n'a pas bien le choix...

Bon courage et grandes tapes dans le dos à tous les mordus de Jappyland, qui ne reculeront devant rien pour faire leur trou, ni les kanji en pagaille, ni le japocentrisme aïgu, ni le foutage de gueule ordinaire, ni les douches froides sous couvert de courbettes; soyez vaillants, ne décrochez pas, et surtout n'en faites jamais qu'à votre tête. Conseil d'amie.

 

 

Posté par NoemiMonogatari à 06:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,
05.07.13

La menace fantôme

Bien chers sujets, bonjour !

La chaleur qui nous avait jusque là épargnés est en train de gagner du terrain, et il semble qu’une fois de plus, votre royale servante soit destinée à se liquéfier dans la touffeur estivale japonaise avant longtemps. Naturellement, décorum oblige, je vais être obligée de m’évanouir pour faire bonne figure. Le public est déçu quand la princesse ne s’évanouit pas.

Mais tant qu’il me reste encore un peu de sang bleu dans les veines, je tenais à vous faire part de quelques réflexions spontanées nées de mon existence tumultueuse à Jappyland. Et c'est parti pour une Chronique Princière en bonne et due forme !

keep-calm-im-queen

Lorsqu’on débarque au Japon pour la première fois de sa vie, une fois séchées les larmes d’émotion en constatant que les minijupes, les kit-kat aux mille parfums et les prix des fruits au supermarché ne sont pas des mythes, on est en mesure de reprendre ses esprits et de regarder curieusement autour de soi. On devient critique. On se met à médire sur les crieurs de rue perchés sur des tabourets qui vous explosent les tympants en hurlant les promotions du jour. On s'insurge contre la lenteur, la froideur, la bêtise locales. On questionne les petits détails, les petites absurdités. Et c’est là qu’on se dit, comme ça, en passant : ça alors, ce pays est vraiment le royaume de la poche en plastique.

Il faut voir comme tout est emballé et suremballé. Les fruits, notamment, sont traités au supermarché comme de véritables pierres précieuses, l’aspect périssable en plus. Il faut dire qu’ils valent leur pesant d’or, mais là n’est pas le sujet. Le sujet, c’est l’emballage. Les écrins délicats qui enserrent les pommes, les poires, les pêches et les cerises. Les pochettes dont on enrobe le frais avant de le déposer dans un second sac en plastique. Les petites boîtes dans les grandes boîtes. Les sachets individuels. Les sachets fraîcheur. Les sachets de protection. Les sachets pour faire joli. Les longues douilles à parapluie à l’entrée des magasins pour éviter d’éclabousser à l’intérieur. Les imperméables de secours transparents qu’on achète à cent yen les jours de pluie. Le plastique, c’est la seconde peau du Japon.

Il faut dire que la société actuelle est tributaire d’une ancestrale tradition de l’emballage magique, sans bouton ni agrafe, tenu miraculeusement par le jeu des replis du papier ou du tissu. L’origami, l’art du papier plié, est toujours en activité au Japon, de même que l’usage des furoshiki, ces carrés de tissu qui font baluchons, sac à main ou récipient de casse-croûte selon le besoin. Et on ne parle même pas des kimono et yukata qui tiennent bien droit sur le corps des femmes grâce à l’intervention de l’emballage divin.

Sans surprise, avec la société de consommation, le papier de riz et les tissus peints ont cédé le pas à leurs homologues issus du pétrole, et les Tokyoïtes croulent sous les sacs plastiques qui s’entassent ostensiblement à la maison. On a beau emporter avec soi son propre sac de courses, on n’arrive jamais à y échapper totalement : première couche, deuxième couche, troisième couche de plastique. On tente de se rassurer sur l’impact écologique du phénomène en se disant qu’à première vue, le Japon trie ses ordures et recycle ce qu’il y a à recycler. Enfin, on espère, parce que nous avons en tout six poubelles différentes dans la cuisine et qu’il serait un peu vexant que cela soit seulement pour la forme.

Bref ; emballer la nourriture et les cadeaux, c’est une petite attention qui fait soigné, une façon de montrer qu’on a voulu que le produit parvienne à son destinataire en donnant le meilleur de lui-même. Sur-emballer, c’est un signe de respect.

Et puis, il faut bien dire que le Japon se situe au paroxysme de l’hygiénisme. Plus maniaque du détergent, y’a pas. Plus anxieux de la bactérie, tu meurs. On est au pays du masque, des gants, de l’uniforme règlementaire. Il ne faut pas que les choses se touchent, que la souillure contamine le peloton. Un certain nombre de Japonaises de ma connaissance bondissent d’horreur à l’idée de laver leurs chaussettes avec le reste du linge ; hérésie que voilà. Elles s’évanouiraient également derechef si elles subodoraient que je me lave les cheveux seulement tous les deux jours (en été); oui, les Nippones cautionnent totalement l’adage nabilien selon lequel « allô, t’es une fille t’as pas de shampoing ». On ne vous apprendra rien non plus sur les chaussons spécial toilettes et sur les WC automatiques ou il suffit d’approcher la main du capteur pour déclencher la chasse, nous évitant ainsi de tripatouiller quoi que ce soit aux alentours. Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que la poche plastique règne en maîtresse ; on n’a pas trouvé mieux pour protéger la valeur japonaise numéro un : l’hermétisme.

Et pourtant, et pourtant.

En parallèle de la débauche de protection à tout va, il existe un domaine dans lequel les Japonais font montre d’un j’m’en-foutisme vraiment crasse : la gaudriole. Le contraste est tel que notre royale personne n’est pas loin de croire qu’ils se payent notre trognon bien comme il faut, avec leur maniaquerie quotidienne.

Je suis assez abasourdie de constater que dans le seul contexte où le recours à la protection étanche devient vital, voilà qu’il n’y a plus personne. Le préservatif, grand absent de la gamme démentielle de ses congénères les emballages transparents au Japon.

C’est étonnant combien une société qui prêche autant la netteté et le non-échange des fluides peut être à ce point sourde et aveugle à la nécessité pourtant largement comprise par le monde industrialisé de se protéger pendant l’acte sexuel. Attention, je ne dis pas que nous autres les Hapsbourg et consort sommes irréprochables en la matière ; malheureusement, le sida et autres joyeusetés progressent toujours dans nos contrées et je ne nous en félicite pas. Mais tout de même, j’ai l’heur de croire que malgré nos négligences et nos irresponsabilités chroniques, nous admettons tout de même que les MST sont une menace réelle. Et qu’on est censés s’en prémunir. Et que cela n’a pas ou plus grand-chose à voir avec les mœurs sexuelles. Qu’une seule et fatale fois suffit pour vous saborder. Que la protection et la contraception, ce n’est pas que l’affaire des autres. Mais au Japon, pour des raisons obscures, pas grand monde ne se sent concerné.

Et pourtant, le préservatif n’est pas un à proprement parler un OVNI (Objet Vital Nipponement Ignoré) dans l’archipel. Sans même se référer aux boutiques spécialisées en accessoires coquins, on en trouve presque toujours dans les combini, ces magasins ouverts 24h sur vingt-quatre et qui bourgeonnent à chaque coin de rue ; il y en a des gratuits dans les love-hotel et au comptoir de nombreuses boîtes de nuit. Non, si le préservatif n’a pas le vent en poupe, c’est qu’il est boudé par les Japonais, tout simplement, qui ont décidé d’ignorer superbement les risques liés non seulement à la propagation des MST, mais aussi aux grossesses non désirées. Car en plus, le non-recours au préservatif s’accompagne d’un mépris total pour la pilule contraceptive et autres anneaux ou implants. Histoire de joindre l’absurde à l’inconscience.

 Vous admettrez que c’est un peu curieux pour une société qui vous serine d’une voix pressante et enregistrée que « attention, vous posez le pied sur un escalator, ceci est un acte TRES DANGEREUX ».

Malgré l’omniprésence du sexe dans la vie japonaise – je ne parle bien évidemment pas de la vie de couple, malheureux! Que vous êtes naïf. Le couple marié est peut-être là où les Japonais font le moins de galipettes... -, mais de l’incroyable éventail des services sexuels tarifés, du plus innocent au plus pervers, qui font du Japon le top du top en matière d’offre dans le secteur – on ne peut pas dire que les Japonais assument énormément leur libido. Comme dans certaines sociétés bien moins modernes et libres, beaucoup de Nippons estiment que le préservatif et la pilule sont des accessoires réservés aux personnes multipliant les aventures dans des contextes jugés « à risque » : communauté gay, milieux étrangers, monde de la nuit et de la prostitution (et encore, pas sûr que les professionnels soient plus consciencieux que les autres). Demander à son partenaire d’utiliser un préservatif est donc foncièrement insultant : cela revient soit à avouer qu’on couche à droite et à gauche, soit que son partenaire a une tête à faire de même. C’est induire que son amant ou amante serait « sale ». Et donc, on n’en parle pas.

J’insiste, mais vous noterez que nos amis les Japinois se préoccupent donc davantage de la fraîcheur de leur dernier shampoing que de protéger leur vie et celle de leur partenaire. Question de priorité.

imagess

Cheveu sale =  scandale ; MST = pas concernés

Naturellement, dans le lot, il existe tout de même quelques individus qui relèvent le niveau et qui se conduisent en adultes responsables. Mais après petit tour d’horizon des CV sexuels de mon entourage (ici je me confonds en excuses auprès des intéressés qui ignoraient que leurs confidences allaient faire l’objet d’une enquête statistique) : c’est loin d’être la majorité. Et quand, le sourcil scandalisé, nous mettons un point d’honneur à les fustiger pour leur manque de jugeote, les manants n’ont même pas l’élégance d’être soulagés ou reconnaissants qu’on ait brisé les tabous autour d’un sujet crucial. Non non, ça les gonfle.

L’argument avancé par ces bougres de têtes à claques est que les MST sont infiniment peu fréquentes au Japon, du moins en ce qui concerne les gens « normaux ».

652729

(Définir « normal ». Pas facile.)

Comme il est très difficile d’obtenir des statistiques sur un sujet dont personne ne parle, je me contenterai de faire remarquer que le nombre de petits temples shinto dédiés à la protection des visiteurs contre la syphilis et autres fantaisies charmantes semble témoigner du contraire. Je dis ça, je ne dis rien.

De plus, fermer les yeux sur la propagation des MST ne permet pas de faire l’impasse sur celui des grossesses impromptues et du cortège d’IVG qui en résulte. Si l’humble bien que princière auteur de cet article défend sans ambigüité le droit des femmes à disposer de leur corps, il lui semble tout de même assez violent qu’à l’ère bénie où nous vivons sur le plan de l’offre contraceptive, l’avortement soit le seul horizon des femmes sexuellement actives. A quoi bon, j’ai envie de dire.

Alors diantre, que diable peut-il bien se passer dans la tête d’un adepte du déchaussage systématique pour ne pas souiller de la saleté extérieure la propreté immaculée du dedans, dans la caboche d’un accro au gel antiseptique, dans le crâne d’un défendeur des systèmes automatiques permettant de ne jamais rentrer en contact direct avec RIEN, lorsqu’il fait fi de la raison la plus commune en décidant de coucher sans protection ? ... (que celui qui n’a pas pensé au petit singe à cymbales gigotant dans la tête d’Homer Simpson me jette la première pierre)

Permettez que je partage ici avec vous mes suppositions.

D’après moi, en tout premier lieu, on assiste ici à un magnifique cas de fatalisme aigu. 

De même que de manger du poisson fugu, qui secrète un poison mortel, induit le risque de trépasser fissa au cas où le Chef se serait loupé à la préparation du plat, hé bien pour les Japonais, le sexe est une activité qui comporte certains risques, comme celui de contracter une MST ou de se retrouver prématurément avec un enfant à élever. Si on n’en supporte pas le revers de la médaille, mieux vaut se consacrer à l’art floral ou au macramé. Une vision totalement à l’opposé de notre credo occidental qui veut que nous nous rendions maîtres de notre vie, même dans ses aspects les plus incontrôlables. Le clash des illusions, premier volet.

En second lieu, nous observons là un superbe trait du mindset japonais : la propension à ne pas du tout gérer les menaces fantômes. Les maladies, la radioactivité, les drames familiaux commis dans l’ombre des maisons fermées : tout ce qui ne se voit pas, qui agit insidieusement, sans éclater au grand jour, et qu’on recouvre amoureusement du voile sacré de la « vie privée ». Nous voilà bien avancés.

 

Un masque la journée, car on craint la poussière

Son cortège de saletés qui flottent dans l'air ;

On se prémunit contre les rougeurs de pif

Mais le soir on se passe de préservatif.

 

 

Posté par NoemiMonogatari à 10:42 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,
24.06.13

La Déception Culturelle Française

L’Exception La Déception Culturelle Française

 

Fidèle sujets, je dois vous faire part de l'horrible vérité. J'ai failli à ma mission. je vous ai déshonorés. Il est temps de faire face à la dure réalité : je suis une déception permanente pour le peuple nippon.

Je crois bien que de tous les pays du monde, la France est celui dont les Japonais ont globalement l’idée la plus faussement précise, la plus savamment erronée. Il faut dire que le Nippon moyen manifeste une forte tendance à se complaire dans les généralités ethnico-culturelles, et il en résulte un amour alarmant des stéréotypes nationaux ; aussi, une Française digne de ce nom doit aimer la mode, avoir un brevet d’œnologie, citer Sartre dans le texte, passer son temps en vacances à peindre des vues de la Seine en fredonnant des airs de Piaf et manger exclusivement des sucreries. J’exagère à peine. Il est bien connu que la France est un pays de cocagne où le foie-gras pousse sur les arbres et où les autochtones ne se posent en aucun cas la question de la survie ; voilà pourquoi nous autres, créatures hexagonales, travaillons très peu – et encore, on travaille à coudre des robes du soir, jouer de l’accordéon et confectionner des gâteaux. Les gens qui vivent au pays de la Belle au Bois Dormant n’ont pas besoin d’ingénieurs, de dentistes ou de techniciens de surface. Tout cela est admirable. Vive le pays des vacances éternelles où on ne fait qu’assortir ses ballerines à son chapeau et parler peinture et philosophie. L’Art de vivre à la française, quoi.

Seulement voilà : malheureusement, la réalité est bien en dessous de la promesse marketing. Ils attendaient Chanel et Zidane, et voilà que je ne m’intéresse ni à la haute-couture, ni au foot. Ils voulaient une spécialiste es vins et fromageologie, et ils se retrouvent avec une petite capricieuse qui roule en tout et pour tout sur deux blancs et cinq fromages, ignorant superbement le reste de la carte. Imaginez leur désarroi.

Je ne compte plus les moments où j’ai vu la paupière de mon interlocuteur japonais s’affaisser de dépit, et se dessiner sur ses lèvres une petite moue dubitative et insatisfaite.

Pardon, mais non, vraiment, je ne bois pas de café. Non, jamais. En fait, je préfère le thé. Je prendrai un thé japonais, oui. Si, si, je vous assure. Non, c’est promis, ce n’est pas pour vous faire plaisir, c’est vraiment ce que j’ai envie de boire. Oui, je sais, c’est bizarre pour une Française.

Je suis vraiment confuse, mais j’ignore complètement, même à la dizaine, même à la centaine près, combien d’œuvres renferme le Musée du Louvre. Cela dit, je peux regarder sur Google de suite, hein. Si, j’y suis déjà allée, bien sûr. Une fois avec l’école, une fois avec mes parents, une fois parce que la nocturne était gratuite pour les étudiants, une fois pour accompagner un ami japonais… Non, non, je n’y suis pas tous les week-ends. Hé bien parce que j’ai autre chose à faire, ma foi. Si si, j’aime bien les musées, mais pas au point d’y passer vie, vous comprenez. Bon, si vous voulez, c’est peut-être bizarre pour une Française.

Je serais bien en peine de vous dire le prix moyen d’un sac Vuitton à Paris, car je n’ai jamais mis les pieds dans leur boutique. Non, je ne possède aucun article Vuitton. Ni Dior. Ni Chanel. Ni Hermes. Bah, vous savez, ce n’est pas donné-donné, hein. Ce que je porte aujourd’hui ? Vous allez rire, ça vient de chez Uniqlo. Oui, j’achète souvent chez eux. Mais parce que c’est plus dans mon budget, c’est tout. Attendez, bien sûr, mais on ne peut pas comparer, ce n’est pas comme si j’avais le choix entre les deux. Ce sac ? Il m’a coûté trois mille yen. D’accord, si vous y tenez : c’est quand même un peu bizarre pour une Française.

Je vais prendre le wa-shoku, s’il vous plaît. Non, le repas européen ne me dit rien. Si si, j’adore le pain bien évidemment, mais en l’occurrence, le repas japonais me semble meilleur. Non, mais là j’ai seulement envie de manger japonais, voilà c’est tout. Bon, et bien puisque vous insistez : le menu soi-disant occidental que vous avez commandé, il a l’air tout pourri. La portion de viande est microscopique, le maïs flashe tellement qu’il en fait mal aux yeux, le pain est industriel, et pour l’amour du ciel, une génoise couronnée de crème de mauvaise qualité ne constitue pas une pâtisserie. Vous êtes content maintenant, de savoir que vous vous êtes fait rouler ? Je peux savourer ma soupe miso tranquillement ? Oui, c’est ça, je suis très très trrrrès bizarre pour une Française !!

 

Il est clair que je ne suis pas à la hauteur de la situation.

 

Je suis une Française qui commande sur Rakuten, qui bois plus de ume-shu que de vin et qui, bizarrerie suprême, porte un prénom constitué de trois syllabes parfaitement prononçables par le contingent local, et qui a même l’audace de se terminer par le fameux « mi » de la beauté, ponctuant un bon tiers des prénoms de filles japonais. On m’a même demandé à plusieurs reprises si j’avais adopté ce prénom en venant au Japon. Alors que je m’acharnais à répondre que non, il s’agit bien d’un prénom classique français pour le coup, on m’a rétorqué que décidemment, j’étais une Française très, très, très… bizarre. Allez comprendre.

Même les plus sombres des clichés sur les Français  ravissent les Japonais : prétendez que vous haïssez les Américains (tous les Américains !), et vous récolterez de chaleureux regards de connivence. Clamez votre sentiment de supériorité par rapport aux Britanniques, et vous ferez naître des sourires compréhensifs. Brandissez votre individualisme forcené, et on vous inondera d’indulgence bienveillante. Tout est bon du moment que vous ferez les fleurir les naruhodo, les yappari et autres exclamations déclinant l’éventail du « je le savais » triomphant.

Je ne sais pas, peut-être que ça les rassure, lorsque tout le monde colle sagement à sa petite étiquette.

 

Le syndrome Mont-blanc

Si les stéréotypes ont la peau dure dans l’archipel, c’est bien moins en raison de ce que nous autres Occidentaux appellerions du racisme que du fait de cette incroyable faculté des Japonais à faire des généralités sur le monde extérieur. Si un soir, ils trinquent avec des Chinois, ils rentreront chez eux le cœur rempli d’amour pour ce peuple voisin si sympathique, et passeront le reste de la journée sur Youtube à visionner des cours de mandarin pour débutants. Si dans la même journée, les informations laissent entrevoir des manifestations antijaponaises à Pékin, alors ils partiront se coucher en maudissant ce peuple fourbe et cruel qui menace leur cher archipel. Ainsi, il suffit d’un seul impair pour que l’image de votre pays et de votre peuple se dégrade instantanément aux yeux du témoin de votre bêtise. En un mot, ce n’est pas la relativisation qui les étouffe.

En fait, ce que croient savoir les Japonais à propos des Français ressemblent au fameux gâteau « Mont-blanc », qui pullule dans les vitrines des cake-shop franchouillards de Tokyo. Attention, rien à voir avec la douceur antillaise à la noix de coco du même nom. Au Japon, le Mont-blanc est une gourmandise ultra-sucrée, constituée d’une meringue couverte de vermicelles à la crème de marron et saupoudrée de sucre glace. Il est fort possible que la recette soit née en France, où nous faisons en effet de l’excellente crème de marron ; mais disons que ce n’est pas LE dessert incontournable d’une pâtisserie française lambda. Je ne dis pas qu’on n’en trouve nulle part, mais dans ma banlieue, les pâtisseries proposent des Opéras, des tartelettes aux fraises, des flans divers et variés, des Paris-brest, des éclairs et des religieuses, des tartes au citron meringuées, des Saint-honoré, et plein d’autres délices dont j’oublie les noms, mais pas forcément de Mont-blanc. Le Mont-blanc, c’est vraiment le gâteau au look frenchy qui fait plaisir à la cliente japonaise, mais on ne peut pas dire qu’il soit l’étendard de la pâtisserie bien de chez nous. Et pourtant, érigé par les Nippons comme fleuron de l’art du sucré à la française, ils sont persuadés qu’on s’en colle un au palais tous les deux jours. Alors qu’ils en mangent infiniment plus que nous. Paradoxe, j’écris ton nom.

Grâce au ciel, la communauté française du Japon parvient tout de même à satisfaire les exigences nippones en matière de décorum, en organisant régulièrement des évènements dignes d’un dépliant du manuel du bon petit Français, avec son béret et sa baguette en couverture. Fête du 14 juillet, célébration du Beaujolais nouveau, buffet de Noël : comptez sur nous pour prouver aux Francophiles les plus extrémistes que nous aussi, nous savons donner dans le cliché. On n’y sert pas de Mont-blanc parce que tout de même, ce serait mentir, mais on y va fort sur les bulles et les petits-fours. Tout ça pour rire sous cape quand nos invités japonais, enfin comblés par la débauche de produits du terroir et de nœuds papillons, s’exclament avec satisfaction : « Ces Français, alors… sans leur vin, leur pain et leur machin, ils sont tout perdus, hein… ».

 

Conséquence étonnante de l’effet papillon

Si d’aventure un jour les Français devenaient sobres

Une grande clameur s’élèverait du Japon

Plongeant nos bonnes résolutions dans l’opprobre.

 

 

Posté par NoemiMonogatari à 10:09 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , , ,
25.05.13

En colocation au Japon

IMG_0458

Non, vous ne rêvez pas : votre Altesse Royale a bel et bien décidé d'honorer quelques vils manants locaux en leur faisant bénéficier de sa divine présence dans leur humble demeure. Oui, je me suis installée en colocation avec trois Japonais. Quelle chance ils ont.

La raison ? Les écus, ô fidèles sujet, les écus. Le trésor royal n'est point sans fond, malheureusement. Or, c'est bien connu, Tokyo est la ville la plus cool et la plus chère du monde.

Je suis née (comme toute princesse de sang qui se respecte), en région parisienne où les prix ne sont pas particulièrement attractifs; et pourtant, après presque quatre ans de vie Tokyoïte, je grince toujours des dents devant les étiquettes des supermarchés et le prix des transports en commun. Et vous n'allez pas le croire, mais au mépris de l'idôlatrerie la plus basique, ces béotiens de Japonais ne m'offrent jamais rien. A croire qu'ils ignorent le protocole royal le plus élémentaires.

En revanche, s'il y a bien un moment où je hausse les épaules, c'est devant le montant des loyers. Certes, ils sont odieusement chers, mais à Paris aussi. Selon le cours de l'euro et du yen, ça revient bien souvent au même : une piaule minuscule pour environ 500 euros ; un studio plus habitable pour 800 ; un deux pièces à partir de 1000 ; un deux pièces confortable pour 1200. C'est ensuite que ça pêche : comme les grands appartements sont rares au Japon, les familles doivent souvent se rabattre sur des maisons de ville et là, si l'entreprise de papa-nippon ne met pas la main au panier, ça devient ingérable. Bon. Mais pour un(e) célibataire, le budget logement est le même entre la ville-lumière et la ville-néon : parfaitement ruineux.

Prenons un studio lambda à 700 euros, soit environ 75 000 yen quand le cours est stable. Voici les vraies différences entre celui de Paris et celui de Tokyo:

- Le budget emménagement est plus lourd à Tokyo, car en plus du mois de loyer d'avance, d'un mois de frais d'agence, et d'un mois (voir deux! mais négociez absolument, le cas échéant!) de caution, l'usage veut que vous payiez le fameux "reikin" : un mois de loyer en "cadeau" au propriétaire (que vous ne verrez jamais de votre vie, en plus). Scandalisée par le côté mafieux du procédé, je me suis renseignée sur l'histoire de cette infâme coutume et cela remonte aux temps anciens où les jeunes étudiants/apprentis venus des campagnes profondes pour étudier/travailler dans la capitale de l'Est débarquaient en tremblant, tous perdus qu'ils étaient dans cette post-Edo grouillante à souhait. Les parents faisaient donc un cadeau pécunier à la connaissance/cousin du cousin/ami d'ami qui leur "offrait" un toit, afin que la personne garde un oeil sur le bec jaune et l'empêche de sombrer dans le jeu ou le nihonshu. Bon. Je suis quasiment sûre qu'on a fait la même chose en douce France les siècles passés, mais maintenant qu'on est à l'époque moderne, qu'on paie déjà une agence immobilière pour nous "présenter" les lieux, et que le bienveillant proprio nous laissera probablement dépenser notre dernier yen au pachinko sans se sentier le moins du monde concerné par notre déchéance, je pense qu'il serait sage de cesser la tradition du reikin. C'est incroyable ce que les Japonais aiment mettre la main au porte-monnaie, ma parole. Enfin, grâce au ciel, la passion du reikin tend à s'affadir un peu et certains proprios ne le réclament plus. Mais tout de même, méfiez-vous, il revient souvent dans les pourparlers avec l'agence. Et s'ajoute à cela, si vous n'avez pas de garant (c'est à dire une personne japonaise financièrement solide dont vous êtes suffisament proche pour oser demander un service pareil = personne impossible à trouver lorsqu'on est étranger et qu'on s'installe au Japon, soyons sérieux), vous vous taperez aussi un demi-mois de loyer de garantie. Faites le calcul: et oui, vingdiou, c'est cher de seulement emménager à Tokyo.

Que de considérations fastidieuses pour une vraie princesse, n'est-il pas. Et on ne parle même pas de châteaux, là.

- A prix équivalent, on obtient souvent quelques mètres carrés en moins à Tokyo; mais on hérite généralement d'un mini-balcon, dont vous êtes censés vous servir pour étendre le linge, par pour vous tapêr l'apéro entre amis. Soyons fonctionnels.

- L'intérieur est souvent plus propre à Tokyo (il est commun que les proprios changent le papier peint et le parquet avant de faire raquer d'accueillir un nouveau locataire). Comme il n'y a pas d'immeubles historiques comme à Paris, les intérieurs ne sont jamais très vieux et vous n'avez ni fissures, ni lames de parquet disjointes, ni fenêtres de guingois et tout ce qui fait le charme invivable des intérieurs haussmaniens mal entretenus. A Tokyo, c'est carré, et net. Et ennuyeux : vous n'avez pas le droit de planter un seul clou au mur, ni de refaire les papiers peints à votre goût, ou alors vous ne reverrez jamais la couleur de votre caution. A Tokyo, on vit tous dans des appartements couleur crème, sans tableaux aux murs (sauf dans les logements "luxueux" où le propriétaire a fait poser une "baguette" permettant enfin de personnaliser un tant soit peu ses murs). Ce pays serait un cauchemar pour Valérie Damidot.

- Isolation pitoyable Pas d'isolation à Tokyo. Les cadres des fenêtres laissent passer le froid, les murs sont minces, et il y a des trous d'aération partout. Autant dire que l'hiver, on pèle. J'imagine que c'est pour faire vivre le marketing de la chaleur (chaussettes, sous-chaussettes et sur-chaussettes ; chaufferettes de poche qu'on glisse dans ses manteaux, voire qu'on se colle dans le dos; kotatsu et autres couettes chauffantes...). En plus, il n'y a pas de chauffage central, et les seules sources de chaleur sont le "heater" de la clim (une grosse blague) et les petites radiateurs électriques que vous acheterez en appoint (et qui font souvent disjoncter le schmilblick, d'ailleurs).

- Le contrat de location standard au Japon étant de deux ans, si vous voulez rester dans votre doux foyer à son échéance, bim, il vous faut repayer un mois de loyer supplémentaire en renouvellement. Si si si. Quel beau pays. Hé oui, l'indépendance au Japon, ça se paye. Et on s'étonne que les Japonais (surtout les filles) restent chez leurs parents jusqu'au mariage.

J'ai vécu la première année à Tokyo dans un studio de 27mètres carrés, confortable si on exclue le problème du chauffage, mais très cher car car tout près de l'Université de Waseda et payable au mois (je ne pouvais pas m'engager sur deux ans, à l'époque), ce qui veut dire : plus cher que la moyenne. A l'époque, j'avais une bourse qui me permettait de survivre façon étudiante, sans mettre un sous de côté bien sûr. Puis, à mon retour en tant que salariée locale, j'ai signé un onéreux contrat pour un deux-pièces tout-à-fait chouette me permettant d'aller au bureau à pied, et d'ainsi éviter la compression de l'heure de pointe tokyoïte dans les transports en commun : le luxe suprême. Mais c'était tout de même trop cher et à terme, lasse de ne jamais faire d'économies une fois les impôts payés, et inquiète car mon salaire arrivait irrégulièrement et j'étais souvent étranglée par le loyer, je décidai de revoir mon royal train de vie à la baisse, et de me lancer dans l'aventure de la COLOCATION AU JAPON.

Bien entendu, j'étais anxieuse à l'idée de rétrograder dans un mode de logement commun, avec toutes les entorses à l'intimité que cela suppose (surtout qu'encore une fois, personne ne s'est aperçu de ma noble ascendance... pfff, les gens sont désespérants); mais j'avais vraiment envie d'épargner davantage pour pouvoir voyager plus souvent, entre autres. C'était un choix. En ce qui me concerne, je ne le regrette absolument pas, car je suis tombée sur la colocation idéale où je me sens parfaitement chez moi, et qui m'a apporté de nombreux avantages. Histoire que cela puisse servir à d'autres, voici comment cela s'est passé, dans les détails.

1) La défintition de la cible

Objectif : une chambre individuelle (cela va de soi) avec une grande penderie (car j'ai horreur de laisser traîner des trucs au sol), à une heure à pied maximum de mon lieu de travail (il me faut marcher beaucoup chaque jour, donc si c'est trop loin je dois prendre les transports, et c'est un problème autant pour mon porte-monnaie que pour ma santé), avec une cuisine permettant de cuisiner (pléonasme ? non non, je vous assure) et pour un montant mensuel de 60 000 yen (environ 550 euros).

Il va de soi que pour le même prix, j'aurais pu dégotter un clapier à lapins pour moi toute seule. Mais l'idée, c'était de monter en gamme niveau espace (certes, en partageant ce dernier), pour un montant inférieur à celui de mes logements précédents. C'est parti !

2) La recherche de la colocation parfaite

N'ayant pas grand-monde autour de moi dont le profil me corresponde (c'est à dire, un peu à la roots niveau thunes, mais ayant tout de même l'ambition de ne pas totalement camper dans la vie), je me suis mise à chercher toute seule. J'ai vite compris que les entreprises soi-disant spécialisées dans la share-house sont des pièges à cornichons : la plupart proposent des piaules de type guest-houses, minuscules, probablement correctes pour un voyageur ou un stagiaire y logeant trois mois maximum mais pas pour quelqu'un qui a l'intention de vivre là. Souvent, les maisons sont divisées en chambres individuelles et en dortoirs; il y a beaucoup de turn-over, et c'est comme une grande auberge de jeunesse autour de parties communes sur-exploitées. A 27 ans, et après plusieurs années de vie indépendante, c'était tout de même beaucoup me demander. J'ai donc laissé tomber et je suis passée aux sites orientés vers l'international, comme Craigslist.

Sur Craigslist, les annonces particulier-à-particulier du type "une chambre se libère chez nous" sont foison et j'ai contacté plusieurs personnes.

J'ai visité une première colocation dans une vieille maison à Edogawabashi, où le vieux propriétaire et son chat occupaient une des chambres. Cela semblait correct, mais je n'étais pas très emballée. Si jamais un ami (ou plus) devait passer la nuit chez moi, je devait payer 1000yen par nuitée. Malheureusement, la plupart des share-houses avaient des règles similaires : pas d'invité qui reste toute la nuit, pas de fête à la maison. Bon. Au Japon, de toute façon, on fait le plus souvent la fête dehors, au bar ou au restaurant. Mais le coup du ticket payant pour mes invités, j'avoue que j'avais du mal à l'accepter.

Ensuite, je suis allée voir une autre vieille demeure à Shirokane. Pour le coup, la maison était ancienne, magnifique, avec son couloir extérieur donnant sur le (chaotique) jardin, ses tatamis, ses boiseries, ses panneaux de papier et tout et tout. Mais du fait de l'âge de la baraque, les parties communes étaient vétustes et faisaient sale; impossible de m'imaginer cuisinant dans ces conditions, et d'ailleurs les autres locataires avaient l'air de manger toujours à l'extérieur, ce à quoi je me refuse. Encore une fois, le coeur n'y était pas.

J'ai également eu un échange de mails avec une dame japonaise mariée avec un Français, et habitant à deux pas de mon lieu de travail. Fantastique. Elle proposait, pour le budget que je m'étais fixé, une chambre avec une salle de bain privée (intéressant !) et entrée indépendante (vraiment très intéressant!). Il s'agissait en fait d'une chambre de bonne, petite mais qui présentait des avantages évidents. Mon profil a plu à la dame, et elle a commencé à m'énoncer les règles habituelles : pas de fête à la maison, etc. J'ai commencé à tilter lorsqu'elle a glissé "bon, cela dit, lorsque chouchou et moi sommes absents, vous pourrez aller dans le salon et regarder la TV, bien sûr". Comment ça "lorsqu'ils seront absents"?? Il est évident que dans mon esprit, la colocation signifie que non seulement je loue ma chambre, mais le reste de la maison m'appartient aussi. A partir du moment où je respecte les règles du savoir-vivre en commun, j'entend bien me légumer devant la TV aussi longtemps que bon me semble, que mes colocs soient dans la pièce ou pas! J'ai donc compris que la dame confondait "location de chambre" et "colocation", et je lui ai gentiment fait remarquer. Ce à quoi elle m'a aimablement remerciée pour ma franchise et changé le titre de son annonce. En clair, elle cherchait quelqu'un pour occuper la chambre et alléger son loyer, mais qui se ferait transparente à souhait... comme la bonne, quoi. Autant dire que je ne mange pas de ce pain là.

Après ces tentatives non-concluantes, j'ai fini par me tourner vers le fameux groupe Yahoo "Tokyo Petites Annonces", THE network géré bénévolement par une gracieuse Française, et où tous les Frenchies de Tokyo postent leurs annonces : recommandations de spectacles, proposition de baby-sitting ou de coiffure à domicile, demande de conseils juridiques, et vente d'objets en tout genre lors des déménagements (par parenthèse : le plus souvent à prix exorbitant pour de la seconde-main. Mon opinion est faite : nous les Gaulois, nous sommes une incroyable nation de radins !! A mon sens, un objet utilisé, même en parfait état, devrait se brader au moins à moitié prix lorsqu'il est refourgué deux ans plus tard ! Mes compatriotes me tuent, à peine s'ils concèdent une ristourne de 10 ou 15% du prix, et encore il faut aller chercher la marchandise chez eux... Il y a-t-il des gens qui leur achètent réellement leur camelote dans ces conditions ?...). Bref. J'ai donc déposé une annonce sur ce néanmoins très sympathique et utilie forum en demandant à tous ceux qui auraient vent d'une coloc' dans mes critères, de me faire signe, merci messieurs-dames. Résultat : je fus rapidement contacté par un jeune prof de français qui, après plusieurs années de share-house, allait enfin avoir son chez-lui. Par hasard, il habitait à seulement une station d'écart de mon ancien logement; ce fut donc facile de passer après le travail jeter un oeil.

Je fus immédiatement séduite : la maison, très grande (pour le Japon), était nichée au fond d'une impasse, dans un quartier résidentiel calme. Elle appartenait à la famille d'une des locataires, qui se chargeait de faire la liaison en cas de pépin quelconque. En tout, nous étions quatre à nous partager la maison, avec chacun sa chambre + une pièce à tatami pour tous, deux WC et une salle d'eau au deuxième étage, en plus de la grande salle de bain du premier. La chambre laissée par le jeune homme était très grande, et disposait d'autant de rangements dont je pouvais rêver. La cuisine était immense, dotée d'un frigo de taille américaine et d'un four de compète. La salle de bain était grande comme un petit sento, avec espace bain et espace douche séparés, à la japonaise. Pas de jardin, mais un grand balcon. Et je restais dans un coin familier, non loin de mon ancien chez-moi; et je pouvais toujours aller au travail à pied. Côté contrat, j'allais en signer un sans reikin (ouf), sans frais d'agence naturellement, sans garant et même sans caution. Autant dire, à part le mois de loyer d'avance (normal) : un emmènagement gratuit ! Inouï au Japon ! Il ne manquait plus que le point le plus important : les règles de vie !

Je compris rapidement que j'étais tombée sur la coloc' la plus cool de Tokyo. Les trois Japonaises qui habitaient là travaillaient dans la même entreprise de design, et organisaient souvent des dîners avec des amis ou des home-parties. Je pouvais inviter qui je voulais quand je voulais, sans le moindre problème (naturellement, si un invité devait rester plusieurs semaines, c'était à moi de payer un supplément sur les factures d'eau et d'électricité, mais je trouvais ça bien normal). Pour le ménage, un roulement dans le style des écoles japonaises avait été organisé, avec un petit tableau tournant qui nous répartissait les tâches pour deux semaines entre l'aspirateur, les WC, la salle de bain, et la cuisine. Ce qui veut dire qua pendant deux semaines, il fallait tour à tour assurer la propreté d'un seul de ces quatre points. En réalité, cela fait donc beaucoup moins de tâches ménagères hebdomadaires qu'à tout faire soi-même dans un petit appart' !

Puis, pour finir de me décider, je fis la connaissance de mes coloc', trois filles à l'époque : K., la fille des propriétaires, qui s'occupait de commerce international, rarement à la maison en raison de ses déplacements; Y., jolie et souriante, que je découvrais des semaines plus tard parlant très correctement le français, la petite cachottière; et I., au calme olympien, qui allait retourner vivre dans sa famille quelques mois plus tard. En remplacement, arriva T., un designer de la même entreprise, qui devint rapidement mon coloc' préféré, tant il accumulait les avantages : toujours avide de conversations au coin du fourneau, il adorait faire le ménage (si), faisait la cuisine comme un dieu, et avait apporté avec lui un superbe piano dont il nous jouait occasionnellement des petits airs. Parfait, je vous dis. Curieusement, c'est avec celui qui était le plus incapable de parler autre chose que le japonais et qui était le moins habitué aux étrangers que je suis devenue la plus proche. Comme quoi, la linguistique et l'expérience internationale, c'est très surfait.

3) La vie en colocation japonaise

971271_10201082333882104_2013351156_n

Et me voilà à présent profitant des joies de la colocation avec mes trois Japonais, pour mon plus grand bonheur. Le plus souvent, nous ne sommes ue rarement tous les quatre ensemble à la maison, sauf lorsque nous décidons de faire une fête. Jusque là, nous ne sommes jamais battus pour la salle de bain, ayant des horaires très différents. Nous invitons souvent nos boyfriends/girlfriends respectifs et ils font comme "partie de la famille". Il y a toujours à manger partout, que nous mettons en commun - reste des fêtes et des dîners des uns et des autres. Il est facile de m'isoler dans ma chambre quand je ne veux voir personne, ou de chercher de la compagnie dans le salon quand je suis d'humeur. Je n'ai plus à me soucier des factures : K. et Y. les rassemblent et inscrivent sur le frigo le montant mensuel dû par chacun. La maison est toujours propre et accueillante.

Je recommande le système à tous les petits princes et princesses qui veulent avoir de l'espace à vivre sans trop se ruiner, converser en japonais tous les jours, et apprécier une ambiance quotidienne jeune/festive/amicale... tant qu'il est encore temps !

 L'odeur du tatami qui chatouille le nez

Le balcon envahi de vêtements à sécher

Du tofu au frigo, de la prune vinaigrée

Pas de doute, j'habite bien avec des Japonais.

 

Posté par NoemiMonogatari à 03:50 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , ,